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Suis-je légitime à penser mon ostéopathie et non l’ostéopathie ?

Dialogue à deux mains
Créé le : mercredi 5 juin 2019 par Cyril Clouzeau, Jean Louis Boutin

Dernière modificaton le : mercredi 5 juin 2019

Dialogue à deux mains entre Cyril Clouzeau et Jean-Louis Boutin

En critique à la publication du numéro 51 de la revue L’Osteo4pattes-SDO[1] résultant de l’important et motivé travail du remarquable binôme Patrick Chêne et Jean-Louis Boutin, j’aimerai apporter un élément réflexif embryonnaire, qui pourrait susciter soit l’indifférence générale ou partielle, soit promouvoir un élan vers une gastrulation de la description de la pratique ostéopathique, qui, en 2019, pourrait s’exonérer de raisonner de façon bipolaire, en ne voyant que les pôles excessifs scientiste et dogmatique, ou les visions mécanistes et vitalistes, rationnelles ou irrationnelles.

Ce texte ne sera rien s’il veut décrire un tout, complexe inaccessible par un autre mode que l’exhaustivité d’une pensée que je ne peux convoquer en quelques lignes, alors, il sera simple, pour tenter une position non pas intermédiaire, ni une émergente méthode, mais juste une conjugaison, un dialogue, pour une vision dynamique, relative, de la construction de la pratique de l’ostéopathie par les ostéopathes. Nous sommes tous ostéopathes, pour autant cette évidence m’apparait touchée, avec une blessure narcissique, quand, des discours sur la pratique je ne reconnais pas la mienne, ou de mes expériences pratiques personnelles, je perçois de mon auditeur, une écoute suspecte, qui n’accorde que peu de confiance à mon propos.

Qui peut, autre que moi-même, dire, écrire ce que je perçois et réfuter la réalité de ce que j’ai vécu ?
Qui peut, et sous quelle autorité légitime penser avoir vécu ce que j’ai vécu ?
L’ostéopathie est une expérience ontologique [1-jlb], fondée sur une perception [2-jlb] par essence subjective, relative et construite au moment même de la rencontre avec le patient qui se donne à percevoir.

1-jlb.

Autant l’Ostéopathie – je mets ici un O majuscule pour la différencier des ostéopathies diverses et variées qui ne correspondent pas à l’idée que je développe ici – peut être envisagée comme une Ontologie – Still n’envisage-t-il pas l’Ostéopathie comme une Philosophie ? mais l’ostéopathe n’est pas un « ontologue » – je ne pense pas que l’expérience pratique, c’est-à-dire le soin ostéopathique, soit une expérience ontologique. - Elle peut, après coup, être décrite ainsi, comme une expérience ontologique, aussi bien par l’ostéopathe que par le patient, c’est-à-dire comme expérience particulière, elle n’est pas et ne peut pas être une expérience ontologique en tant que telle, sauf si on la voit comme une expérience sacrée, mystique, mais là nous ne sommes plus dans l’Ostéopathie. Attention au gourou et à la secte ! – Envisager le soin ostéopathique comme une ontologie, c’est confondre deux aspects, deux modes d’existence – dans le sens de ex-ister, ex-Être - fort différents : l’un est une philosophie, l’autre une pratique, et une pratique, quelle qu’elle soit, ne peut être envisagée comme une ontologie, par contre elle peut être étudiée par l’ontologie.

2-jlb

Le traitement ostéopathique, le soin, pris comme une pratique d’un savoir-faire, nécessite en premier lieu que l’ostéopathe

  • Ait acquis ce savoir-faire spécifique
  • Ait acquis un savoir Être
  • Ait acquis une réflexion sur lui-même, réflexive, et également sur sa propre pratique – se remettre en cause à tout moment -, en un mot qu’il soit un épistémè ! – il ne s’agit pas ici de reprendre la définition et les explications de Michel Foucault, concept d’ailleurs qu’il a abandonné (cf. https://philosciences.com/philosophie-generale/la-philosophie-et-sa-critique/10-michel-foucault-episteme), mais par ce terme, de dire l’importance de cette réflexion réflexive que l’ostéopathe doit avoir sur lui-même, sur sa pratique et sur sa propre vie, ses pensées, ses doctrines, ses a priori et ses propres limitations personnelles.

Le soin ostéopathique est avant tout – les présupposés précédents étant acquis – une rencontre entre deux personnes, deux êtres humains,

- l’un venant demander une aide particulière dans un but précis et avéré : « je désire et demande de ne plus avoir mal », même si la raison profonde de sa demande n’est pas le quelque chose (but précis) qui l’amène et dont, le plus souvent, il n’a pas forcément déjà conscience, même si inconsciemment il a néanmoins conscience de quelques bribes ou menus morceaux de sa demande ;
- l’autre offrant son (ses) service(s) – savoir-faire, savoir-être ; épistémè – dans une disponibilité toute phénoménologique – je m’en expliquerai plus tard si nécessaire – au sens d’Alain Cassoura : « l’écoute, l’approche globale de l’être, un cœur ouvert, des mains porteuses de vie » (Erectus, Paris 2019, p.60).

De cette expérience unique, et singulière, non reproductible – au sens où la science scientiste l’entends, comme pour les études médicamenteuses par exemple - et faiblement quantifiable, je ne peux que décrire avec authenticité et transparence, ce que j’en ai reçu, compris, en une interprétation qui ne convoque pas d’emblée l’adhésion de toute la communauté ostéopathique, car seul, j’ai perçu, et je peux donc seul en rendre compte, du mieux que je peux, avec mon langage, qui doit viser à être un langage partageable, pour tisser des potentielles convergences et divergences en ce qu’on appelle des critiques méthodiques, et utiles à la progression de la rationalité de l’ostéopathie.

Car, il s’agit bien de distinguer l’ostéopathie des ostéopathes qui la pratiquent, et de relever qu’actuellement, il y aurait plus de critiques de la part de ceux qui la pratiquent et en vivent [3-jlb], plutôt que de ceux qui ne la comprennent pas pour ne pas la pratiquer au quotidien. Dit autrement, c’est désormais de l’intérieur que naissent les reproches les plus vigoureux. Allons-nous ensemble vers une fin heureuse ? Pensons plutôt la finalité épistémologique qui peut naître de cette situation féconde, en une période où l’ostéopathie doit se formaliser non par sa définition, mais par la légitimité de son geste pratique, à visée thérapeutique, duquel une efficience doit être proposée [4-jlb].

3-jlb

Il est vrai qu’on assiste actuellement à une attaque de l’ostéopathie de l’intérieur par des ostéopathes - qui critiquent vertement toute référence aux Anciens et notamment à Still, demandent un ajustement de toute la théorie ostéopathique à partir d’un autre modèle considéré comme particulièrement novateur, le modèle bio-psycho-social. N’ont-ils pas oublié que l’Ostéopathie a toujours envisagé l’être humain dans une globalité trine, que j’appelle corps-âme-esprit, mais que d’autres, à la suite de Still, nomment corps, mental, esprit – mais y a-t-il une différence de nature dans ces deux expressions ?

[4-jlb].

Le problème de la légitimité de l’Ostéopathie reste à mes yeux un faux problème, lié au fait que les ostéopathes ont un vrai problème d’identité : ils se sont toujours opposés aux médecins et surtout aux kinésithérapeutes, n’ont jamais su construire une profession sans se servir du modèle médical ou paramédical – l’exemple du code médical calcé sur les autres professions de santé est l’exemple le plus évident, comme cette volonté manifestée par certains de créer un ordre ostéopathique ce qui donne l’impression qu’en reproduisant les erreurs de ces professions, ils auront trouvé leur identité, ce qui est un leurre ! Pire, ils ont ouvert la profession à tous ceux qui, soit avaient échoué au concours médical, soit n’avaient pas les capacités à passer ce concours : une grande partie de ces nouveaux ostéopathes sont des frustrés de la médecine et le resteront pendant toute leur vie professionnelle, avec toutes les conséquences que cela comporte !

Dans mes mots, nuls critiques envers la pluralité des formations, officielles ou non à ce jour, mais davantage la critique de la non miscibilité des concepts tantôt historiques, tantôt philosophiques, tantôt biomécaniques, tantôt biodynamiques, pour penser une anthropologie de la pratique. [5-jlb]

5-jlb

Ne pas voir cette diversité comme une richesse, liée à la pensée même de Still qui a pensé l’Ostéopathie comme un noyau, un centre à développer, une philosophie en devenir – Still n’a pour ainsi dire jamais donné de techniques ostéopathiques à pratiquer, mais un état d’esprit – C’est justement ici que pourraient se développer les ressources de l’Ostéopathie, ressources au sens du philosophe François Julien. La difficulté de cette pluralité de formations qui se situent hors du cadre de la formation officielle, c’est qu’elle est offerte de manière partielle, comme étant une vérité, et vécue comme cela par les ostéopathes « je suis ostéopathe structurel, fonctionnel, crânien, biodynamique, tissulaire, émotionnel, etc. » oubliant que l’essence de l’Ostéopathie est une et indivisible mais qu’elle se développe dans une cohérence inhérente à sa pensée et dont la validité n’est pas la reconnaissance.

Tout praticien comporte en soi, la crainte de l’imposture, et l’ostéopathe n’y échappe pas, mais de là à se déraciner de son histoire, il faut penser une vision moins polaire. L’ostéopathie est affaire de vie intérieure, pour laquelle une approche anthropologique est possible, avec une perspective de déploiement de sens, une extension du sens pour que des gestes inexpliqués deviennent potentiellement explicables mais surtout signifiant. Restons humblement ambitieux. [6-jlb]

6-jlb

On touche là au savoir être. Sans cette connaissance de soi, ce travail sur soi, sur ses propres limitations, ses croyances personnelles qui vont profondément impacter sa pratique s’il n’y a pas de travail personnel, sans cela dis-je, l’ostéopathe n’est qu’un « rien du tout » et devient par nature un simple mécanicien dont la pensée se limite à « remettre une vertèbre à sa place » en oubliant tout le reste. C’est réducteur à outrance mais c’est le grand danger de la formation actuelle !

Le geste ostéopathique, comme la clientèle, est « ostéopathe dépendant » et « placebo dépendant ». Sortir de là est particulièrement difficile même si on peut envisager des études sur tel ou tel aspect du soin, de la pratique ou de la palpation ostéopathiques. On retrouve ici le problème de l’identité et de la volonté des ostéopathes d’être reconnus comme une profession médicale dans un système où pour être reconnu, il faut abandonner toute pratique placébo dépendant, et montrer patte blanche, savoir que la reconnaissance ne peut être faite que si on démontre, d’une manière ou d’une autre, de manière scientifique, la validité du traitement comme l’on démontre celle d’un médicament ou d’une pratique chirurgicale. Attention au complexe d’infériorité, et de reconnaissance à tout prix qui amène certains à vouloir absolument être reconnus quitte à marcher avec allégresse sur les principes eux-mêmes

Il est primordial aujourd’hui de produire un travail de compréhension de ce qui fait sens, dans une mise à jour d’une logique d’explication. Il est même possible d’expliquer sans comprendre, mais le patient a une demande de savoir, et il attend une explication, comme la médecine via l’agence régionale de santé, qui demande à connaitre la cause [7-jlb]. Cette demande de savoir doit en premier lieu passer par une demande de sens, même s’il reste un peu de mystère, car l’enjeu de tout comprendre fait de l’autre un objet auquel on ne peut réduire le patient, cet autre humain.

7-jlb

Que vient faire ici l’ARS ? et la connaissance de la cause ? La logique d’explication est une affaire de langage. Bien trop souvent, les ostéopathes emploient un langage qui est le leur, inadapté au dialogue avec d’autres professions de santé. L’exemple le plus courant – il y en a deux me semble-t-il – sont la « lésion » et le « fascia ». Aucune explication logique et consensuelle n’est apportée à ces deux termes. Le nombre de variation de pensée sur ces sujets est remarquable, les ostéopathes font preuve d’imagination et d’inventivité à ce sujet, d’autant que chacun critique l’autre et développe son propre concept en copiant nécessairement sur l’autre. Un des exemples les plus drôles que j’ai côtoyé pendant mes 40 ans ou presque de pratique professionnelle, est le fascia. A partir du concept ostéopathique du tissu de soutien, sont nés la fasciathérapie et ses nombreux dérivés, tout comme la fasciapraxie, et quelques autres comme l’ostéopathie émotionnelle qui s’appuie sur.... le ressenti du fascia, où chacun a sa propre théorie, ses propres études « scientifiques », ses propres pratiques, ses propres résultats que l’autre ne saurait avoir ! À l’infini.

Il faut donc renoncer au tout, pour penser une clinique qui ne maitrise pas tout, qui ne fait pas de l’autre un objet mais le conserve intact, en sujet, qui inquiète, questionne, et que je peux aider sur ce que je sais faire, comprendre, en acceptant de ne pas tout saisir.

Le patient doit être installé comme un être non-totalement saisissable, pour lequel on sait ce qu’on fait, au moment où précisément on le fait, mais auquel on s’ajuste, en permanence, car on ne sait pas tout de lui. Et il ne le sait pas, mais peut-être doit-il le croire, pour nous donner efficience. Ce n’est pas important, ce qui compte c’est de conduire le plus sérieusement possible notre enquête sur l’histoire du patient l’ayant conduit au motif de consultation du jour, en n’ayant pas peur d’être jugé. Une expérience de rencontre est juste un corps d’hypothèses, plus ou moins liées, que l’on expérimente à la fois en geste et mouvement testés sur le patient, qui en reçoit le vécu, le sens, et notre explication, pour que l’hypothèse soit retenue ou rejetée, par discussion réelle, sur le triple mode du conçu, du perçu et du vécu qui ne sont pas substituables et réductibles l’un à l’autre. Mais de l’effort de va-et-vient entre ces trois modes, va naître une intelligence permettant d’entrevoir une explication plausible pour les protagonistes qui lui donneront validité ou non, mais réellement.

L’ostéopathe dispose d’un procédé, une méthode d’investigation, une clinique, qui peut prendre une position dialogique entre un modèle dynamique, porté par un mouvement, une impulsion primaire corporelle, et un modèle plus interprétatif, de recherche de sens, qui met davantage l’accent sur les mots, le langage, et la signification de ce qui est vécu, les deux étant recherchés chez un patient avec un travail d’enquête pour localiser, et décrire le circuit dans un système assimilé à des zones corporelles anatomisées par conceptions et représentations préalables. Il y a anthropologie.

Il s’agit d’une mixité, car l’humain est un objet-sujet mixte, dont il faut saisir toute l’épaisseur énergétique [8-jlb] des forces en action équilibrées en lui, toutes les dimensions expérientielles donnant à déchiffrer ce qui se dit dans et par le corps, le langage, dans un système complexe où l’on sait qu’on n’aura pas accès à tout, et qu’il faut justement savoir que jamais on ne saura tout.

8-jlb

Le concept d’énergie de même que celui d’épaisseur énergétique, est un de ces concepts – comme d’ailleurs ceux de médecine quantique et de tenségrité : j’ai bien entendu quelque fois parler de « tenségrité d’un muscle, d’un fascia, d’un organe » - est à définir, expliquer, expliciter et à montrer à quoi il peut correspondre en Ostéopathie. Parler d’ostéopathie énergétique, oui mais il faut expliquer ce que cela veut dire, dans quel sens l’idée d’énergie peut être appliquée à l’Ostéopathie et à ses particularités. Autrement, c’est vide de sens.

Certaines pratiques frôlent une utopique vision d’une globalité de compréhension, alors que l’ostéopathie demande une globalité de moyens, et d’humanités. Il est raisonnable de commencer par le sens. Il est raisonnable de demander au patient de nous donner du sens, avant même d’oser lui en proposer, par ce qu’on a compris de lui, dans ce qu’il nous explique, avec ses mots.

Ne nous hâtons pas de conclure, toujours, en un Ce Qu’il Fallait Démontrer qu’on ne maîtrise jamais.

Ce qu’il y a de remarquable en l’homme, est sa faculté d’être simple, juste, de se manifester réellement, car jamais il ne peut par sens, être faux. Il est là, réel, devant nous, entre nos mains, nos pensées, nos expériences passées sédimentées en un savoir mobilisable pour lui. Sa complexité ne peut se réduire et se résumer à deux modes polaires, mais doit s’inscrire dans un entre deux pôles, sans jamais aller se fixer dans une extrémité où il perd ce qui le constitue, son mouvement libre d’un pôle à l’autre. Cristalliser sur l’histoire, les valeurs d’un praticien même fondateur, est comme réfuter toute adhésion à un corps réel, relatif, il ne faut être figé sur rien, pour être disponible à tout ce qui peut être accessible, en fonction de soi, par soi et par l’autre, l’ostéopathie repose sur une pratique ontologique, qui donne à la perception de l’autre une possibilité de se percevoir, comme un autre en soi, donnant lieu à la crainte majeure, sa légitimité d’être.

9-jlb

Pour permettre au patient de donner du sens d’abord à sa démarche, ensuite aux découvertes qu’il va faire ou fera à travers le sens palpatoire ostéopathique, demande :

- que la rencontre se soit passé « entre-deux » ou pour reprendre le concept de Julien dans « l’entre »
- que le soin ait permis au patient de se rencontrer lui-même dans cet entre-deux entre lui et ce qu’il vit
- que l’ostéopathe ait ce « cœur ouvert » comme le dit Alain Cassoura, car pour rencontrer l’autre il faut déjà être « Autre » soi-même.

Cyril CLOUZEAU - Jean-Louis BOUTIN
14 avril 2019 7h45 - 15 avril 2019

 

[1] L’osteo4pattes-SDO, Revue Européenne d’Ostéopathie Comparée, N°51, Mars 2019

On se souviendra à la lecture du titre que le credo de l’Ostéo4Pattes est :

L’Ostéopathie n’existe pas, mais les Ostéopathes eux existe

Périphrase qui affirme que définir l’ostéopathie s’avère une entreprise difficile voir périlleuse tellement elle est multiple et portée différemment par chacun de ceux qui tous les jours la font vivre dans leurs mains.



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