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Histoire des chirurgiens-barbiers et des barbiers-chirurgiens

Dr Denis
 
Créé le : mercredi 27 janvier 2021 par Jean Louis Boutin

Dernière modificaton le : mercredi 27 janvier 2021

Discours de réception du Dr Denis à l’Académie de Mâcon où l’auteur donne un aperçu fort intéressant de la lutte entre les médecins et les chirurgiens, en partant des rebouteux (peu ou pas traités ici).

Annales de l’Académie de Mâcon : société des arts, sciences, belles-lettres et d’agriculture, 1922-1923, p. 421 et suiv.
Nous donnons ici l’histoire des chirurgiens-barbiers et des barbiers-chirurgiens qui se trouve à partir de la page 430

[…] Que les temps sont changés ! Il y a 150 ans à peine, toutes les Académies, toutes les Facultés, l’Université et le Parlement auraient protesté avec indignation contre l’honneur octroyé à l’un de ces misérables descendants des barbiers d’autrefois, à un de ces laquais bottés, de ces méchants coquins, comme les appelle Guy Patin, auxquels il n’est dû que du mépris, puisqu’ils font œuvre de leurs mains.
C’est que la chirurgie a eu des commencements difficiles. Au moyen âge, tout homme sachant lire et écrire est un clerc, et tout clerc appartient à l’Église. Mais « ecclesia abhorret a sanguine », et par cette sentence, l’Église rejette la chirurgie hors de son sein, et hors de la science, ce qui est plus grave. Ainsi un clerc ne peut se livrer à l’étude de cette science sanglante.

Mes ancêtres, Messieurs, ce sont des charlatans, des rebouteux, des vieilles femmes et surtout des barbiers.

C’est vers la fin du XIIe siècle que l’on trouve pour la première fois cette distinction entre la médecine et la chirurgie. Guillaume Le Breton, parlant de la blessure reçue par Richard Coeur-de-Lion, en 1199, raconte que les chirurgiens élargirent la plaie pour en retirer le fer, tandis que les médecins appliquaient les pansements.

Interea regem circumstant agmina mixtim
Apponunt medici fomenta, sécant que chirurgi
Vulnus, ut inde trahant ferrum leviore periclo.

Citation de Guillaume le Breton, poète, historien de Philippe-Auguste, dans sa Philippiade.
Traduction : « Pendant ce temps, les plus illustres des enfants de la nation française continuent à se battre, faisant beaucoup de mal aux ennemis, et teignant l’herbe de leur sang. » Source : http://remacle.org/bloodwolf/historiens/guillaumelebreton/philippide5.htm, lignes 599-601.
L’histoire de la mort de Richard Cœur de Lion est de Hume : « La blessure de Richard n’était pas dangereuse en elle-même ; mais la maladresse du chirurgien la rendit mortelle. Il envenima tellement la plaie en retirant la flèche que la gangrène s’y mit ». Source : Bibliothèque universelle des sciences, belles-lettres et arts, rédigée à Genève. Littérature, Volume 51 (1832), article : THE LAWS RELATING TO THE MEDICAL PROFESSION , etc. Des lois relatives à la profession médicale ; de l’origine et des progrès des diverses branches de cet art ; par J. W. Willcock, Avocat. Londres 1830, p.12.

Et la chirurgie, cet art que les Asclépiades nous ont légué, tomba aux mains d’obscurs praticiens ayant à peine rang parmi les valets. « Relinquent autem medicinam iis quos chirurgicos nominent, visque famulorum loco habent. »
Mais parmi ces barbiers, quelques-uns cessèrent d’exercer barberie pour se consacrer exclusivement aux opérations chirurgicales, et ils fondèrent, en 1268, une Confrérie spéciale dont les statuts sont insérés dans le « Livres des Métiers » et qui était placée sous l’invocation de saint Côme et de saint Damien.

Les saints Côme et Damien avec les attributs de leur profession par Hans Süss. - Source de l’image : Wikipédia

Servez saint Côme et saint Damien
Vous vous porterez toujours bien.

Et la lutte va s’engager ardente et sournoise pendant cinq cents ans entre saint Côme et saint Luc, patron des médecins, lutte intéressante et quelquefois burlesque.

Saint Luc, patron des médecins par Nicolas Fouquet, Heures de Raguier et Robertet, f.15, Pierpont Morgan Library, ms.M834 - Source de l’image : Wikipédia

D’abord, pour commencer, les simples barbiers entrent en campagne contre ces renégats de la corporation. Tout comme les autres, ils font de la chirurgie, et ils sont barbiers-chirurgiens, ou encore barbiers laïques, chirurgiens de robe courte.

Nos chirurgiens de saint Côme sont des chirurgiens-barbiers, barbiers clercs, ou encore chirurgiens de robe longue. Et, faut-il le dire tout de suite, ce sont les barbiers laïques, les simples barbiers, qui feront triompher la chirurgie. Ambroise Paré était barbier-chirurgien et non chirurgien-barbier. Au-dessus de la porte de sa boutique était suspendue l’enseigne des simples barbiers : « Aux trois bassins », et non l’enseigne « aux trois boîtes d’onguents », réservée aux chirurgiens à robe longue.

Aussi, peut-on s’imaginer ce que pouvait être la chirurgie dans ces temps lointains, aux xiie, xiii, xive siècles. Nous le voyons surtout, dans les chroniques parvenues jusqu’à nous, par ce qui se passait aux Armées, la chirurgie étant à peu près exclusivement militaire.

Dès le xve siècle, il y avait des chirurgiens parmi les armées, mais seuls les seigneurs et le roi en avaient à leur service. Les simples soldats se contentaient de soins grossiers et intéressés de quelques camarades qui se vantaient de posséder des secrets. Des espèces de charlatans suivaient aussi les armées, et, par des conjurations, des breuvages mystérieux, ou bien par simple applications de graisses et d’huiles ou de feuilles de choux, traitaient tous les genres de blessures. Il y avait en outre des sorciers opérant pour leur compte et par spéculation. Chacun d’eux avait son topique et son arcane. Des moines des Ordres mendiants pratiquaient le même métier : on les appelait frères, d’où le vocable de « frater » appliqué encore à certains empiriques.

Enfin, ce sont surtout les barbiers, « tonsores chirurgi », qui s’agitent, travaillent font valoir qu’ils sont envoyés « querre par nuit a grand besoing au défaut des mires et surgiens », et la lutte entre les barbiers de saint Côme et les autres remplit l’histoire de la médecine jusqu’en 1465, où le premier barbier du roi, Olivier le Daim, obtient de son maître Louis XI, que tous les barbiers faisant de la chirurgie fassent désormais partie de la corporation de saint Côme : un examen permettra de se rendre compte s’ils savent « convenablement raser, saigner, faire lancettes, cognoistre maladies lesquelles il faut saigner pour la santé du corps humain ».

Mais la Faculté de médecine va mettre de la brouille dans le ménage ; elle craint les chirurgiens à robe longue, elle leur préfère les barbiers ; pour ceux-ci, elle crée des cours en langue vulgaire, elle les autorise à acheter un corps exposé au gibet pour l’anatomiser ; elle les appelle auprès du médecin quand une opération est nécessaire ; les chirurgiens n’avaient qu’à capituler, ils se déclarent solennellement les escoliers de la Faculté, ils la reconnaissent comme « leur mère » ; aussi, la Faculté de médecine, satisfaite, laisse fonder en 1444 un Collège de chirurgiens.

La chirurgie (tome 1) de Maître Henri de Mondeville
Source : BnF, Gallica

Il y avait eu cependant des chirurgiens estimés et d’autant plus estimés qu’ils étaient plus rares et que leur habileté les faisait rechercher davantage. Quelques-uns ont laissé un nom dans la science, tel que Henri de Mondeville (1260-1320), chirurgien de Philippe le Bel, auteur d’un traité de chirurgie. Sous Louis XII, les secours donnés aux blessés étaient à peu près ceux que les guerriers des peuplades sauvages peuvent se donner entre eux. Bayard, ayant été effleuré sur la nuque par un coup de fauconneau « de sorte que toute la chair entre l’épaule et le cou lui fut emporté jusqu’à l’os, nul chirurgien ne se trouva là ». La pénurie de chirurgiens-barbiers était telle sous le règne de Henri II, qu’on se les prêtait entre soi.

Ambroise Paré (1509/1510-1590)

C’est au xvie siècle qu’apparaît notre grand ancêtre, Ambroise Paré (1509/1510-1590), simple barbier, ignorant le latin, chirurgien ordinaire d’Henri II, premier chirurgien de Henri III qui l’affectionnait profondément, chirurgien militaire qui passait sa vie aux camps, et qui à peine, entre deux campagnes, entr’ouvrait sa boutique de barbier-chirurgien, comme il le fit en 1559, quand il revint à Paris pour s’y marier. Ambroise Paré avait commencé son éducation à l’Hôtel-Dieu de Paris, où il était resté trois ou quatre ans. Il avait eu le moyen de « veoir et connoistre, eu égard à la grande quantité de malades y gisant ordinairement, tout ce qui peut être d’altérations et de maladies au corps humain. » Il part aux Armées en qualité de chirurgien au service du maréchal de Montejean, colonel général de l’Infanterie française. Il sert sous plusieurs grands seigneurs, il est attaché à la compagnie de Monsieur de Rouen, du duc de Guise pendant le siège de Metz. Il est médecin militaire par goût : « Dieu sait, dit-il, combien le jugement d’un homme se parfait en cet état où le gain étant éloigné, le seul honneur nous est proposé et l’amitié de tant de braves soldats auxquels on laisse la vie, ainsi qu’après Dieu, je peux me vanter d’avoir fait un nombre infini. » (Annales de l’Acad. de Mâcon. — 1922-1923).

C’est encore Léonardo Botal, un autre maître, médecin du duc d’Alençon, de Charles IX et d’Henri III, qui émet la singulière idée, combien pratique, de laisser tomber, pour amputer, une grosse hache rendue plus pesante encore par des poids, sur le membre blessé, qui était appuyé lui-même sur une hache bien tranchante.

C’est Julien Le Paulmier (1520-1588) de Caen, qui, dans son traité sur « la nature des playes de pistole arquebuse et autres bastons à feu », décrit les traumatismes sans lésion qu’on devait attribuer plus tard au vent du boulet et l’infection purulente à laquelle succombaient tant de blessés.

Laurent Joubert (1529-1583)
Source : Wikipédia

C’est Laurent Joubert (1529-1583), docteur régent de l’École de Montpellier, qui est arbitre dans une querelle qui divise les chirurgiens du roi, lesquels étaient en même temps les premiers chirurgiens de l’armée. Dans cette circonstance, Martel, chirurgien ordinaire de Henri III, plus tard de Henri IV, et Ambroise Paré, qui servit quatre rois, étaient en contradiction. L’un tenait pour les « suppuratifs pourrissants » tandis que l’autre employait l’eau pure. Joubert prit parti pour Martel : « L’eau simple, affirme Joubert, peut parfaitement guérir arcbusade ; il n’y aura ni enchantement, ni miracle ». Tous les praticiens aux armées n’avaient pas la valeur de Paré, témoin ce charlatan espagnol que notre Ambroise vit opérer sur le seigneur de Martigues, gravement blessé : « L’Espagnol demanda une chemise du seigneur de Martigues et la mit en petits lambeaux qu’il pose en croix, marmottant certaines paroles sur les plaies et, l’ayant habillé, lui permit de manger et de boire tout ce qu’il voudrait, lui disant qu’il ferait diète pour lui, ce qu’il faisait, ne mangeant que six pruneaux et six morceaux de pain pour repas, et ne buvant que de la bière ; néanmoins, deux jours après ledit seigneur de Martigues mourut et notre Espagnol s’éclipsa et, ajoute le bon Ambroise « croy que s’il eût été attrappé il eût été pendu et estranglé pour les grandes promesses qu’il avait faites ».

Il y avait aux armées beaucoup d’empiriques qui usurpaient le nom et les gages de chirurgien. Un Anglais constate qu’il se trouve dans l’armée de Henri VIII, à Montreuil, en 1544, nombre de drôles qui avaient l’impudence de faire de la chirurgie. La plupart étaient des « chatreurs de truies, d’autres de chevaux, et plusieurs étaient des chaudronniers de campagnes et des savetiers ». Le traitement n’était pas long : deux pansements suffisaient communément, les blessés esquivaient le troisième en partant pour l’autre monde. Evidemment, le corps des chirurgiens devait être bien mélangé à cette époque et la gloire de Paré ne suffit pas à affranchir les chirurgiens de la tutelle des médecins. En 1696, les chirurgiens prêtaient encore le serment suivant : « Je jure d’obéir aux doyens et à la Faculté de Médecine dans toutes les choses justes et honnêtes, de leur témoigner l’honneur et le respect que des escoliers doivent à leurs maîtres. »

Je crains, Messieurs, que le récit de tant de querelles ne vous paraisse, à la longue, bien fastidieux.

Source de l’image : Voyageurs Paris, Tome 6

Arrivons en plein XVIIe siècle, en 1655 ; là, se place un événement qui, si j’avais quelque esprit de corps, me ferait monter la honte au front. La glorieuse Confrérie des chirurgiens s’avoua vaincue et se décida à une soumission complète, non plus devant l’omnipotente Faculté, mais devant les barbiers. La tête basse, le bonnet à la main, ils vinrent solliciter de ces ennemis jusque-là si méprisés, l’honneur d’être accueillis par eux. Que s’était-il passé ? Les chirurgiens clercs, férus de leurs connaissances du latin et du grec, fiers de leur bonnet et de leur robe longue, avaient fini par dédaigner ce travail manuel si humiliant, si dégradant, qui s’appelle justement la chirurgie. Avaient-ils une opération à faire, tout comme les médecins, ils se seraient crus rabaissés au dernier rang des ouvriers s’ils avaient touché un scalpel ou un bistouri. Ils appelaient à l’aide un de ces barbiers qui ne parlaient pas latin, mais ne craignaient pas de faire œuvre de leurs dix doigts.

Vous pensez bien que la science chirurgicale de chirurgiens qui laissent à d’autres le soin d’opérer ne devait pas être fort profonde, et que le public ne manquait pas de les tourner en dérision.
Rappellez-vous la discussion de Tomes et de Desfonandrès dans l’Amour médecin.

TOMES
« Si vous ne faites saigner tout à l’heure votre fille, c’est une « personne morte
DESFONANDRÈS
« Si vous la faites saigner, elle ne sera pas en vie dans un quart d’heure »

Je ne veux pas dire que du jour où les chirurgiens-barbiers ont fusionné avec les barbiers-chirurgiens, leur science et la considération dont on les entoure se soit brusquement accrue, mais ils s’unissaient à des gens modestes, laborieux, épris de leur art, et habiles en somme.

Les barbiers-chirurgiens ne sont pas sans trouver de sérieux avantages à cette entnte cordiale, à cette union sacrée. Ils pourront arborer l’enseigne aux trois boîtes d’onguent, ils auront le droit de porter le bonnet carré une fois reçus licenciés ; candidats à la licence, ils auront pu offrir à chacun des maîtres, selon l’usage, un bonnet peint en écarlate et des gants violets ornés d’une housse de soie. Comment, Messieurs, être insensibles à tant d’honneurs ? Mais que deviennent les vrais barbiers, les perruquiers, dans ce chaos de barbiers-chirurgiens qui ne sont plus que chirurgiens, et de chirurgiens-barbiers qui ne font plus ni barberie ni chirurgie ? Ils forment depuis 1637 une confrérie à part, celle des barbiers barbants ; ils auront pour enseigne des bassins blancs, pour faire différence des chirurgiens qui en ont de jaunes. Ces enseignes sont uniformément libellées ainsi : « Barbier, perruquier, baigneur, étuviste ; céans on fait le poil et on tient bains et étuves. » Ce sont là les statuts de la corporation en 1644.

Quelques années plus tard, un événement extraordinaire, miraculeux, providentiel, allait se produire pour le plus grand honneur du corps chirurgical. Je veux parler de la fistule du roi Louis XIV. Quel qu’en soit l’intérêt, je ne vous ferai pas le récit de l’opération ; tout y fut réglé avec le même cérémonial qu’une introduction d’ambassadeur. Le premier chirurgien du roi s’y prépara longtemps à l’avance ; il daigna opérer lui-même tous les fistuleux qui entraient dans les hôpitaux de Paris. Le grand jour arrivé, on introduisit dans la pièce dénommée « cabinet de Bassans », les personnes qui allaient avoir le haut privilège d’assister à l’opération : Mme de Maintenon, Monsieur de Louvois, Daquin, premier médecin, Fagan, médecin ordinaire ; les quatre apothicaires, Félix Bessières, chirurgien, et un apprenti de Félix. Le roi fut placé sur le bord de son lit, un traversin sous le ventre, les cuisses écartées, et maintenues par deux apothicaires. Félix se mit à l’oeuvre, et en huit coups de ciseaux, enleva les calosités de la fistule, puis fît un pansement. On replaça le roi dans son lit, puis, dit le Mercure galant, la porte fut ouverte à ce qui s’appelle la première entrée. L’effet à la cour fut immense. Le roi paya royalement. Daquin et Fagan qui, drapés dans leur dignité de médecins, n’avaient rien fait ; reçurent, l’un, 100.000 livres, et l’autre 80.000. Félix toucha 300.000 livres et reçut la terre des Moulineaux, et c’est là qu’on reconnaît l’influence miraculeuse du benoît saint Cosme : il fut anobli. Les lettres patentes stipulent que cette faveur lui est accordée « à charge de vivre noblement, sans néanmoins que l’exercice de notre premier chirurgien, que nous voulons être continué par ledit Félix, lui puisse être imputé à dérogeance ».

Un chirurgien noble et gentilhomme, tout ainsi que s’il était issu de noble et ancienne race !
Un chirurgien écuyer du roi !
Un chirurgien qui ne déroge pas en faisant oeuvre manuelle ! N’est-il pas vrai qu’une fistule, tout comme un grain de sable, peut amener un bouleversement complet dans l’ordre du monde !

Pendant que la chirurgie était aux honneurs à la cour, que pouvait être la chirurgie courante au grand siècle ? Reportons-nous aux armées. On lit dans un mémoire qui porte la date de 1774, « si l’on excepte, dans un hôpital, le chirurgien major, le consultant et cinq ou six aides-majors tirés des chirurgiens de Paris, tous ceux qui se rendent à une armée semblent de la plus effrayante ineptie. Ils opèrent sans expérience personnelle, sans conseils, sans guide, et comment en serait-il autrement puisque, il y a deux ans à peine, ils étaient laquais, hommes de chambres, ou palefreniers, et de panseurs de chevaux se sont mis panseurs d’hommes, coupant et tranchant sans besoin et sans méthode, n’ayant que l’impudence et la vanterie ; et parce qu’on est attaché aux grands, il ne s’ensuit pas qu’on soit un Hippocrate, un Gallien, ou un Esculape ».

Cependant, tout n’était pas que grotesque dans la pratiqué de notre art. Des hommes, qui suivaient les armées, y avaient pris de l’expérience. Ils étaient devenus des maîtres, et tous les blessés confiés à leurs soins ne mouraient pas. Je n’en veux pour preuve que le cas du maréchal de Villars, qui avait reçu à Malplaquet une balle qui lui fracassa le genou (une blessure au genou était encore, dans la dernière guerre, une très grave blessure). Les principaux chirurgiens de l’armée, appelés au chevet du maréchal, opinent pour une amputation, mais on recule devant une aussi grave décision. L’état de l’illustre blessé s’aggrave, et un bulletin arrivé à la cour le 26 septembre 1709, annonçait que « le maréchal n’allait pas bien, et qu’il « s’était fait un sac au jarret. ». Le roi décide d’envoyer auprès de lui son chirurgien Maréchal qui, en un jour, parcourt en chaise de poste les cinquante lieues qui séparent Marly du Quesnoy, où git le blessé. Maréchal rassure le malade qui s’était préparé à la mort, sonde la plaie, rouvre le trajet de la balle, et après cinq ou six jours, on espéra qu’il n’en mourrait pas. Au bout de onze jours, le blessé fut hors de danger, mais le chirurgien ne put allonger la jambe blessée, le maréchal ayant déclaré qu’il aimait mieux rester boiteux que laisser continuer l’opérateur.

A cette bataille de Malplaquet, le fils unique de Dangeau, historiographe courtisan de Louis XIV, le jeune Courcillon, eut la jambe fracassée et ne dut la vie qu’à une amputation immédiate du membre. Quatre mois plus tard, le blessé n’était pas guéri et on dut lui recouper la cuisse sans recouper le gros vaisseau, mais en mettant le feu aux chairs. Le jeune colonel fut à toute extrémité, mais néanmoins se rétablit.

Aussi, comment nous étonner maintenant que, treize ans plus tard, paraissent les statuts des chirurgiens où il est dit : « ceux qui exerceront purement.et simplement l’art de la chirurgie seront réputés exercer un art libéral et jouiront de tous les privilèges attribués à tous les arts libéraux. » Et la Faculté de médecine délègue des représentants pour le deuxième examen appelé la tentative, pour la prestation de serment, pour la soutenance des thèses.

Comme je voudrais vous faire assister à une de ces prestations de serment, Molière est un excellent guide en l’occurrence. Écoutons son licencié (Le Malade Imaginaire, 3e intermède) :

« Dono tibi et concedo
Virtutem et Puissanciam
Medicandi
Purgandi
Saignandi
Taillandi
et Occidendi
Impune per totam terram.

Certes, ce n’est pas, bien entendu, la formule sacramentelle, mais le même esprit se retrouve dans le Malade Imaginaire et dans les statuts. Et que dire des thèses ? Simples feuillets au temps où elles étaient in-folio, elles ne dépassaient guère ensuite six à sept pages in-quarto. Ce qui en faisait le principal intérêt était le dessin qui précédait le titre : portrait, armoiries, dessin quelconque. Lorsque Toinette prend la thèse que Thomas Diafoirus offre à Angélique, elle dit au jeune bachelier : « Donnez, donnez, elle est toujours bonne à prendre pour l’image, elle servira à parer votre chambre. »
Disons cependant quelques titres, cela suffira à notre édification.

Année 1648 : Les jolies femmes sont-elles plus fécondes que les autres ?
Année 1639 : Doit-on soigner une jeune fille folle d’amour ?
Année 1662 : Le libertinage amène-l-il la calvitie ?

Quel que soit le ridicule de la plus grande partie des thèses, encore fallait-il que nos bacheliers, licenciés et chirurgiens possédassent une certaine instruction.
Et comment s’instruire en chirurgie sans travailler sur le corps humain, sans disséquer ?

Je n’ai pas voulu interrompre le trop long récit de nos luttes de jadis avec les médecins, en traitant, chemin faisant, cette grosse question de la dissection, source de perpétuels conflits entre mires et chirurgiens. La Faculté de médecine se faisait, à la fin du xviie siècle, octroyer, par an, deux cadavres de suppliciés pour les leçons d’anatomie. Mais les chirurgiens, c’est bien simple, les volaient le jour d’exécution : ils s’entendaient avec le greffier criminel, avec le bourreau et, moyennant finances, le cadavre leur était abandonné. Le bourreau tenait seulement à mettre sa responsabilité à couvert. Il voulait qu’on lui fît violence ; alors les chirurgiens avec une bande de bateleurs, de crocheteurs qu’ils avaient recrutés, se précipitaient, aussitôt après l’exécution, sur le cadavre, l’enlevaient de force et le transportaient dans la boutique de quelque barbier où de nombreux confrères avertis les attendaient.

S’agissait-il du chirurgien du roi ? Il s’adressait au lieutenant criminel, qui transmettait sa requête au Châtelet ou à la Conciergerie. C’est ainsi que, lorsque Henri II reçut à la tête le terrible coup de lance du comte de Montgoméry, « les chirurgiens anatomisèrent durant quatre jours quatre têtes de criminels que l’on avait décapités dans la Conciergerie du Palais et aux prisons du Grand Châtelet, contre lesquelles têtes on coygnait le trousson, par grande force, au pareil côté qu’il était entré dedans celle du roy ».

Le procédé d’expérimentation était sans doute ingénieux, mais n’était qu’à la portée du chirurgien du roi. Les simples chirurgiens, dans les études, s’en tenant donc à de rares dissections, de deux ou trois par an, de cadavres laborieusement trouvés ; il fallut plus d’un demi-siècle de luttes pour que les chirurgiens et les médecins s’unissent enfin confraternellement. Vous devinez, que les médecins ne se tinrent pas pour battus après les ordonnances royales de 1699. Tant de fiel entre-t-il dans l’âme des docteurs ? en 1725, la création de cours publics de chirurgie à Paris vint mettre le comble à leur exaspération. Les docteurs de la Faculté, doyens en tête, vinrent, au nom de la « Très salubre Faculté, reine, maîtresse absolue dans tout le domaine médical », sommer les chirurgiens de leur ouvrir la porte de leurs salles de cours pour qu’ils puissent mettre fin à un enseignement aussi scandaleux. Les gens de Saint-Cosme répondirent par un refus catégorique, par des rires, par des huées. La Faculté penaude, réintégra ses lares, et s’adressa au Parlement, qui la débouta de sa requête.

Nouveau scandale. En 1731, est fondée une Académie de chirurgie. C’est à François Gigot de la Peyronnie (1678-1747) que revient l’honneur de cette création. Cette savante compagnie, où se recrutèrent les chirurgiens les plus éminents de l’époque, s’était donné pour tâche de réunir, dans des conférences fréquentes, les chirurgiens les plus autorisés, d’éveiller l’émulation, par des prix dont la valeur était rehaussée par le renom qui s’y rattachait, de rechercher des observations rares et curieuses, de provoquer des recherches personnelles. Autour de la Peronnye, se groupait un grand nombre de chirurgiens dont les noms sont connus : c’est Nicolas Puzos (1686–1753), qui avait assisté aux sanglants combats de Ramillies, Oudenarde et Malplaquet. C’est François Quesnay (1694-1774), devenu plus tard premier médecin de Louis XV ; c’est Morand, chirurgien de l’Hôtel des Invalides ; c’est Louis, secrétaire de l’Académie de chirurgie ; c’est l’illustre René-Jacques Croissant de Garengeot (1688-1759), qui sert pendant quinze ans au régiment du Roi-Infanterie, en même temps qu’il est démonstrateur à Saint-Cosme et chirurgien du Châtelet ; c’est Pierre Bayen (1725-1798), chirurgien-major des gendarmes à la Garde du Roi, qui écrit ces lignes qui paraissent d’hier : « les opinions systématiques brillent peu dans ces moments où 60 chirurgiens sont environnés de 2.000 blessés, qui tous demandent un prompt secours ; il faut, dans ces occasions, un fonds de pratique inépuisable ; on chante mal à livre ouvert quand on ne sait que les premiers principes de la musique ; il faut avoir vu beaucoup de blessés et en avoir pansé beaucoup, pour ne pas se laisser intimider par les cris, par le sang et par l’horreur d’objets capables d’égarer les mains et de troubler la tête de ceux qui ne sont pas aguerris. La bonne éducation, les cours les mieux faits, la lecture des meilleurs livres, ne sont que des préparatifs pour pratiquer cette chirurgie. On est encore bien loin de pouvoir prendre habilement son parti dans le cas où il faut choisir le meilleur. La tête la mieux munie de principes ne les aperçoit que confusément dans ces moments pressés. Ce n’est que par l’habitude d’opérer qu’on les voit distinctement et qu’on peut travailler avec succès. »

Et encore, ce qui était d’actualité plus d’un siècle après « les batailles et les sièges apprennent à opérer par la quantité de blessés qu’on a l’occasion de voir ; et qu’on ne pense pas que l’habileté chirurgicale consiste seulement dans l’art de bien opérer les plaies, mais consiste bien plus encore dans l’art de les bien conduire après qu’elles ont été opérées. C’est une des raisons qui fait que l’on voit aux armées plus de bons opérateurs que de bons chirurgiens ».
Ces réflexions étaient encore applicables hier dans la grande guerre : deux siècles après, elles n’étaient point déplacées ; à ce moment, des têtes solides étaient l’honneur de la chirurgie.

Aussi, lorsque l’Académie de chirurgie fut fondée, la Faculté, matée par son premier échec, n’osa continuer, mais, lorsque en 1743, parut une déclaration royale qui incorporait les chirurgiens dans l’Université, qui les séparait définitivement des barbiers, qui les reconnaissait en somme comme un corps savant, comme les égaux des médecins, la Faculté bondit sous l’outrage, et de 1743 à 1750, les requêtes au Parlement, au Roi, ne cessèrent de pleuvoir, les flots d’encre de couler, les injures de s’entrecroiser. M. Chicoynneau, premier médecin de Sa Majesté, échangea des lettres peu amènes avec M. Pichault de la Martinière, premier chirurgien du roi.

Passons, Messieurs... Vous finiriez par avoir de nous une idée par trop mauvaise, et arrivons vite en 1750.

« Le Roi, voulant prévenir ou faire cesser toute nouvelle difficulté entre deux professions qui ont un si grand rapport et y faire régner la bonne intelligence », défend aux médecins « de troubler les chirurgiens dans l’exercice de leur profession ou autrement » et conclut, après une vingtaine d’articles, par ces mots empreints d’une sagesse toute royale : « au moyen de quoi, veut et entend Sa Majesté que toutes les contestations formées entre les médecins et les chirurgiens soient regardées de part et d’autre comme finies et terminées. »
Cette parole de paix, en élevant la chirurgie au rang de la médecine, mettait fin à cette querelle plusieurs fois séculaire entre Saint Côme et Saint Luc : c’est par elle que je terminerai.

Excusez-moi, Messieurs, de m’être attardé si longuement sur ce douloureux martyre des chirurgiens, je l’ai fait par piété pour mes confrères du temps jadis ; je l’ai fait aussi pour que vous compreniez mieux le prix que j’attache à l’honneur que vous venez d’octroyer au descendant de ces braves chirurgiens-barbiers de notre ancienne France. Vous avez honoré ma personne, mais aussi et surtout honoré, en moi, une corporation à laquelle je suis fier d’appartenir.

Dr DENIS, Membre titulaire.

Pour en savoir plus

- Histoire des chirurgiens, des barbiers et des barbiers-chirurgiens, dans Portraits de Médecins
- L’ascension des maîtres barbiers-chirurgiens dans Saumur Jadis 
- Garrigues Laurent. Les professions médicales à Paris au début du XVe siècle : praticiens en procès au parlement. In : Bibliothèque de l’école des chartes. 1998, tome 156, livraison 2. pp. 317-367. doi : 10.3406/bec.1998.450928
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- Dr Denis - Histoire des chirurgiens-barbiers et des barbiers-chirurgiens - Annales de l’Académie de Mâcon : société des arts, sciences, belles-lettres et d’agriculture, 1922-1923, p. 421 et suiv.

- Guy Patin (1601-1672) - Source de l’image : Wikipédia

La Philippide, poème, par Guillaume Le Breton - Source : http://remacle.org/bloodwolf/historiens/guillaumelebreton/philippide5.htm, lignes 599-601.

- Les saints Côme et Damien avec les attributs de leur profession par Hans Süss. - Source de l’image : Wikipédia

- Saint Luc, patron des médecins par Nicolas Fouquet, Heures de Raguier et Robertet, f.15, Pierpont Morgan Library, ms.M834 - Source de l’image : Wikipédia

- Maître Henri de Mondeville, chirurgien de Philippe le Bel..., composée de 1306 à 1320 / traduction française, avec des notes, une introduction et une biographie, publiée... par E. Nicaise,... ; avec la collaboration du Dr Saint-Lager et de F. Chavannes - 1893 - Source Gallica

- La chirurgie. Tome 1 / de Maître Henri de Mondeville ; trad. contemporaine de l’auteur ; publ. d’après le ms unique de la Bibliothèque nationale par le Dr A. Bos 1897 - Source : Gallica

- Ambroise Paré (1509/1510-1590) - Source Gallica

- Laurent Joubert (1529-1583), docteur régent de l’École de Montpellier - Source Gallica

- Julien Le Paulmier (1520-1588)  : Traicté de la nature et curation des playes de Pistolle, Harquebouse, et autres bastons à feu. Ensemble, les remedes des combustions et bruslures externes et superficielles : Par Julien Le Paulmier, Docteur en Medecine - Source : Médica BIU SantéSource : Biu Santé

- Confrérie des chirurgiens Source de l’image : Voyageurs Paris, Tome 6

- Molière Le Malade imaginaire

- François Gigot de la Peyronnie (1678-1747) - Source : Wikipédia

1ère publication sur le Site de l’Ostéopathie le 30-07-2014



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