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Le touchant touché dans la relation au Sensible

Didier AUSTRY
samedi 10 août 2019 par Didier Austry

Une philosophie du contact - CERAP

Didier Austry - Professeur associé invité à l’Université Fernando Pessoa, docteur en sciences. Docteur en sciences, coach en écriture individuelle et collaborative

Didier Austry

Cet article s’inscrit dans un projet global de recherche sur le toucher, dans le cadre des travaux de recherche du CERAP animés par Danis Bois [1] et de notre travail doctoral à l’université de Rouen, sous la direction de N. Depraz.

 Présentation

Pour D. Bois, depuis la création de la somato-psychopédagogie, la relation d’aide manuelle a toujours eu une place fondamentale dans l’accompagnement de la personne (Bois, 2006a ; Berger, 2006a). Dans le cadre précis de la somato-psychopédagogie, le praticien l’utilise non seulement en tant qu’outil de régulation physique et psychique, mais aussi et peut-être surtout, pour permettre à la personne de découvrir un nouveau rapport à son corps et à soi, basé sur la rencontre avec son propre mouvement interne. Par exemple, D. Bois rapporte ainsi les effets d’une séance : « Le sujet (…) témoigne alors de changements d’état de nature physique et psychique, selon le degré de présence qu’il instaure avec lui-même et avec son corps et selon le degré d’expertise qu’il a développé. » (Bois, 2007, p. 8)
Si les articles de ce livre témoignent, après d’autres ouvrages (par exemple : Bois, 1989 ; Bois & Berger, 1990), de ce que nos patients, étudiants ou praticiens vivent, découvrent et apprennent, au cours de ces séances d’accordage manuel, comme effets et résultats de transformation, ces résultats sont autant d’incitations à poursuivre la recherche sur la question du toucher.
D’abord, le toucher est bien sûr important parce que la main est la médiatrice entre le geste technique et le ressenti, c’est bien la main qui « déclenche » l’animation interne, pour employer une de nos expressions usuelles. Mais, la main est-elle le tout du toucher ? Et comment fait-elle ? Une première partie de l’enquête serait donc de modéliser nos savoir-faire, de poser une théorie de ces savoir-faire, dans la lignée, par exemple, du travail de C. Courraud (2007), pour en préciser la nouveauté et l’originalité.

Ensuite, le toucher est le toucher d’un corps, et donc l’expérience du toucher manuel pour la personne est l’occasion d’une rencontre avec son propre corps. En effet, F. Vinit nous fait remarquer que « La manière dont le patient se trouve touché par le thérapeute définira alors pour une large part l’expérience qu’il fait de son corps. » (Vinit, 2007, p. 121). Cela nous amène à préciser que l’expérience du toucher est bien une expérience du corps, mais une expérience du corps dépendante du cadre d’expérience choisi. Il y a donc matière à étudier cette étroite corrélation entre conditions d’accès et expérience du corps, et pour être plus précis entre cadre d’expérience extra-quotidien et expérience du corps Sensible, du Sensible lui-même (Bois, Austry, 2007).
Reste finalement à explorer le lien précis entre ces gestes, ces techniques, et cette expérience personnelle, vécue, éprouvée, de la rencontre entre la main du praticien et le patient lui-même. Il nous faut donc partir de descriptions faites à la première personne pour en extraire une connaissance ; remplir donc, en quelque sorte, les conditions d’une recherche proprement phénoménologique [2]. Et l’objet même de notre recherche, le toucher, requiert cette double attitude de connaissance experte et de connaissance vécue.

Tout ce qui précède nous amène à notre troisième intérêt qui est l’étude du praticien lui-même : comment fait-il ? Que vit-il de cette expérience ? Quels liens fait-il entre son geste manuel et son propre vécu, ou entre son geste manuel et le vécu du patient ? Comment apprend-il de cette expérience ? Et, d’ailleurs, comment s’est-il construit son expertise ? Ces dernières questions nous semblent porteuses d’une réflexion rarement rencontrée dans la littérature de recherche sur le toucher. En effet, notre apprentissage est non seulement un apprentissage de gestes, de protocoles, de types de touchers, mais aussi un apprentissage sensoriel, dans la maîtrise progressive du ressenti du mouvement interne, celui du patient comme le sien proper (Bourhis, 2007). Cette réciprocité entre ces deux phénomènes est spécifique, nous semble-t-il, de notre expérience du corps Sensible. Cet entrelacement entre geste et ressenti, entre ressenti du patient et implication de soi dans ce ressenti est l’indice d’une question fondamentale, tout autant qu’une posture pratique. C’est cette question que nous portons et qui nous a amené à choisir la thématique du touchant touché, à l’origine du titre de notre article.

Notre quatrième thème repose sur le désir de tirer toutes les conséquences de l’étude du toucher comme acte thérapeutique. En fait, comme nous avons commencé à le suggérer, l’expérience du toucher manuel en somato-psychopédagogie est une expérience partagée, une expérience commune, qui fait découvrir aux deux protagonistes un lieu perceptif commun, selon l’heureuse expression de D. Bois. Nous voulons décrire cette inter-corporéité ‘charnelle’ et en montrer l’importance, y compris dans un contexte philosophique. Par exemple, pour la phénoménologie telle que Husserl l’a mise en place, le toucher est bien une question en lien étroit avec notre rapport au corps, et la question d’autrui, qui sous-tend la question de l’intersubjectivité est une problématique fondamentale. C’est en lien avec ces problématiques que nous avons choisi notre sous-titre, pour une philosophie du contact. Une philosophie qui voudrait explorer les liens et différences entre intersubjectivité (Husserl), intercorporéité (Merleau-Ponty) et (inter-)réciprocité (D. Bois), avec comme pierre de touche, justement, l’expérience du toucher dans sa réciprocité.
Le cinquième thème de recherche peut être formulé ainsi : l’expérience du toucher est bien une expérience intelligible. La catégorisation, la différentiation, le sens qui se donne, ..., autant d’expressions connues mais qui pointent une connaissance encore une fois bien particulière et originale, une connaissance que D. Bois a qualifiée dans sa thèse de connaissance immanente (Bois, 2007).
Il s’agit de montrer que cette connaissance émerge de notre relation spécifique au Sensible. Notre projet de recherche est un projet de recherche à propos du Sensible, mais aussi une recherche qui émerge depuis notre relation au Sensible. Ainsi, de même que le toucher du Sensible marie expertise technique et implication du praticien, la recherche sur le toucher du Sensible appelle une nature de posture de recherche où l’implication du chercheur est incontournable.
Ces thèmes de recherche sont donc en accord avec les courants actuels de la phénoménologie concrète, ou phénoménologie pratique, mais ils s’appuient aussi sur un style de recherche que les démarches qualitatives qualifient de recherche heuristique (Bois, 2007 ; Moustakas, 1990). Pour être plus précis, il nous semble qu’un tel type de recherche, qui est à la fois une recherche sur une pratique et une recherche depuis une pratique, appelle une réflexion épistémologique innovante, encore embryonnaire (Depraz, 2006 ; Humpich, Bois, 2007) [3].
Dans les deux premières sections, nous nous proposons de présenter un panorama des grandes questions liées au toucher, le point de vue philosophique, des aperçus physiologiques, etc., afin de montrer la richesse de cette notion et de son impact dans la relation de l’homme à lui-même.

Nous ferons un rapide examen, dans la troisième section, du toucher dans la phénoménologie husserlienne. Notre objectif sera de montrer que si, dans les textes dédiés à la constitution de soi comme chair, Husserl met en valeur l’importance du toucher, à l’opposé dans les textes dédiés à la constitution de l’autre, et alors même que ces deux thèmes sont très souvent abordés conjointement (Husserl, 1982, 2001), la valeur potentielle du toucher y est inaperçue.

Cette étude nous amènera alors à aborder de front l’étude du toucher manuel, depuis les soins infirmiers jusqu’à la somato-psychopédagogie. Ce sera l’occasion de montrer la valeur de notre hypothèse relative à l’importance du cadre expérientiel comme condition d’apparition de phénomènes spécifiques.

 Le toucher, premiers affleurements

Avant d’aborder la pratique manuelle du toucher, comme relation à l’autre et comme soin, considérons d’abord le toucher dans sa réalité première de sens extéroceptif, de sens qui nous met en relation avec le monde et autrui, comme action et comme acte de mise en relation.

Un sens de la confrontation avec le monde

La philosophie, quand elle cherchait à déterminer les conditions de notre connaissance du monde, a très tôt étudié et comparé les différents sens. La confrontation a souvent tourné autour des mérites et caractéristiques du toucher et de la vue (Lories, 2003 ; Marin, 2003). On peut distinguer deux écoles opposées. D’un coté, les philosophes qui soutiennent que le toucher est le sens fondamental, de par son caractère de confrontation directe avec les choses (Aristote, Condillac, Maine de Biran, Dilthey…) ; par exemple, H. Jonas, phénoménologue du XXème siècle, reprenait cette idée : « Ainsi le toucher est le sens dans lequel a lieu la rencontre originelle avec la réalité en tant que réalité […]. Le toucher est le véritable test de la réalité. » (Jonas, 2000)
Tandis que, de son coté, Focillon, dans son Éloge de la main, développait : « La possession du monde exige une sorte de flair tactile. La vue glisse le long de l’univers. La main sait que l’objet est habité par le poids, qu’il est lisse ou rugueux (…). Le toucher emplit la nature de forces mystérieuses. Sans lui, elle resterait pareille aux délicieux paysages de la chambre noire, légers, plats et chimériques. » (Focillon, 2004)
Dans l’autre école, on trouve des philosophes qui estiment que la vue, de par sa mise en distance des choses, est le sens le plus noble et surtout le plus en rapport avec la pensée (Platon, Descartes, Hegel, par exemple). Il faut bien reconnaître que la philosophie a d’ailleurs en partie hérité de cette prééminence de la vue : theoria, en grec veut dire contemplation, et donc l’activité philosophique était approchée comme un « pur voir  », pour reprendre l’expression de Husserl.
D’où l’exclusion de tout autre nature d’activité réflexive, comme le notait en son temps, Maine de Biran : « C’est en ramenant au sens de la vue les principes et la langue de la psychologie qu’on a pu être conduit à en exclure les faits de réflexion ou d’aperception interne, et à mettre ainsi tout le système intellectuel en représentations, toute la pensée en images. » (Maine de Biran, 2002)
Pour justifier les limitations du toucher, Ravaisson, philosophe français du XIXe, reprenait cette posture classique : « L’œil est l’organe de l’infini. La main est réductrice, ce que je peux toucher est limité, de fait, par la surface de ma main, par l’étendue de mon bras. » (cité par Marin, op. cit., p.103)
Et pourtant ce même Ravaisson reconnaissait le caractère exemplaire du toucher en tant que racine de la pensée : « Le toucher est image de la pensée, en ce qu’il est cette opposition de l’activité et de la passivité, double expérience simultanée d’un être objet et sujet. La réflexivité du toucher est métaphorique de celle de la pensée. » (Ibid, p. 106)
Cette dernière remarque du philosophe nous ouvre la voie à l’introduction d’une des dimensions les plus surprenantes du toucher, son caractère double  : à la fois passif et actif, à la fois action et réception, à la fois sens perception et affection. Nous avons donc choisi le terme de doublitude, pour tenter de circonscrire, déjà au niveau de la physiologie cette particularité. Nous y reviendrons.
L’intérêt de cette présentation est aussi de mettre en lumière des thèmes présents dans l’analyse philosophique de l’expérience du toucher : le toucher comme relation au monde mais aussi, et peut-être surtout, les liens entre toucher et pensée, ou même d’envisager la nature d’une pensée tactile.

Un sens de l’apprivoisement du monde

Au delà de cette brève enquête philosophique, qu’il faudrait bien sûr amplifier, cette notion de « doublitude » nous montre aussi que « le » toucher n’est pas une notion simple, primitive, qu’il emporte avec lui une réalité complexe, et qu’il mérite une étude précise et approfondie.
Le toucher, en nous donnant la sensation de la réalité, nous permet par là même d’en découvrir l’infinie variété grâce à ses possibilités multiples : Je sens la dureté, la souplesse de ce que je touche, mais aussi je sens le froid, le chaud, le doux, la texture de ce qui me touche. Et, par le toucher, je prends, j’agrippe, je glisse ma main, je soupèse, je palpe. Donc, non seulement je me confronte avec la réalité, mais je la rencontre, j’en découvre la richesse, je l’apprivoise.
Puisque le mot toucher est aussi bien un nom qu’un verbe, commençons par cette distinction. Il y a donc la notion de toucher comme sens, un sens qui nous met, au même titre que la vue et l’audition, en relation avec le monde ; et comme les autres sens, cette relation est passive, mais avec cette particularité que c’est notre corps dans son entièreté qui est réceptacle et non un organe localisé comme l’œil et l’oreille. Puis, il y a le toucher comme acte, l’entrée en relation active avec le monde ou autrui, par la médiation principale de la main, cette fois-ci organe précis et sophistiqué de préhension.
Avec cette double distinction de réception passive et d’acte volontaire, nous découvrons une première distinction ou dualité fondamentale, dans le toucher lui-même. Le toucher passif, appelé somesthésie (Craig, Rollman, 1999 ; Roll, 1995), s’oppose donc au toucher actif, dénommé à la suite du physiologiste J. Gibson, toucher haptique (2001). De plus, l’on sait aussi, toujours suite aux travaux de Gibson, que la somesthésie elle-même se compose d’informations variées issues de la sensibilité générale (pression, contact, chaud, froid, ainsi que les voies de la douleur) et d’informations proprioceptives (Roll, op. cit.). Le toucher est loin d’être une simple perception : il est en lui-même pluri-modalitaire et même pluri-fonctionnel.
Par exemple, l’étude fonctionnelle du toucher faite par Lederman et Klatsky (Hatwell, Streri, Gentaz, 2000) montre que le toucher haptique, l’acte de toucher, recouvre des fonctions multiples, qui vont bien au-delà de la simple prise. Le rapport au monde par la main est un rapport élaboré et nuancé : c’est à travers les possibilités variées de frottements, pression, contact, enveloppement, suivi des contours que le geste manuel est à même de distinguer texture, dureté, température, poids, volume et forme globale (Ibid). Ce qui nous fait dire que pour sentir, il faut toucher.
Et, dans ces actes, sont mis en jeu d’abord la pulpe des doigts, les phalanges, la main et sa paume, puis le poignet, les deux mains ; pour faire ensuite intervenir, les bras mêmes dans leur entièreté. Ainsi, ces études fonctionnelles montrent que toucher et proprioception sont intimement liés, comme Gibson s’en est fait l’avocat.
Cette rapide présentation nous suffit pour pointer l’intérêt dans le cadre de notre projet de réflexion, de formation et de pratique clinique. En effet, on réalise que le geste technique n’est pas « toucher », il est prise, effleurement, enveloppement, palpation, pression, douceur, mobilisation, imprégnation ; et que ce monde de gestes appelle naturellement une étude en rapport avec notre pratique professionnelle manuelle — apprentissage, maîtrise, affinement, nuancement du geste manuel… 

Les doublitudes du toucher

Le toucher possède un autre aspect double tout aussi spécifique, le fait que « pour toucher, il faille aussi être touché ». Pour sentir ce que je touche — du côté de l’objet —, il faut que je sente, moi-même, ce que je touche. Dans les mots de Gibson : « L’équipement pour sentir est anatomiquement le même que l’équipement pour faire. » (Gibson J.J., op. cité., p. 102) Ce point, déjà relevé par Aristote dans De l’âme, continue aujourd’hui d’être évocateur.
Gibson voit dans ce fait une opposition qui est, pour lui, à l’origine d’une sorte de transparence de ses propres sensations tactiles : « Il est un fait remarquable que lorsque l’homme touche quelque chose avec un bâton, il le sent au bout de ce bâton, et non dans la main. » Et donc, « les sensations de la main, à proprement parler, ne sont pas importantes » (Ibid, p. 103). D’autres auteurs ont qualifié ce phénomène d’immersion dans l’expérience (Lenay, 2005 ; Polanyi, 1974).
Notre expérience du toucher en somato-psychopédagogie nous amène à questionner cette évidence. À notre sens, et c’est pour cela que nous avons choisi le terme de doublitude, il ne s’agit pas d’une opposition d’essence, mais plutôt d’un fait non interrogé. Notre argument majeur est que ce phénomène résulte plutôt du cadre d’expérience dans lequel notre perception habituelle, « naturaliste », est effectivement immergée. En anticipant quelque peu, l’un de nos objectifs est de montrer qu’un cadre d’expérience autre, que D. Bois qualifie d’expérience extra-quotidienne (Bois, 2006a, 2007), permet justement de tenir compte à la fois des sensations tactiles de l’objet visé (quel qu’il soit) et des sensations tactiles que je ressens, en tant qu’acteur du geste.
Cela demanderait de rentrer plus profondément dans l’expérience du toucher, d’en faire une description précise, à la première personne, afin d’en extraire les paramètres pertinents. Relevons juste, dans le cadre de cet article et en rapport avec la question soulevée, l’importance de la double attitude expérientielle, proposée par D. Bois, du « je qui vis, ou sens » et du « je qui observe ». Ce double « je », présent dans l’expérience du toucher développée en somato-psychopédagogie, est, selon nous, la clé d’analyse pour dépasser les limitations d’une observation « naturaliste ».

<h3Le toucher, un sens de la relation à autrui

Doublitude, encore

Cette notion de doublitude nous amène à déployer la nature du toucher au-delà de sa valeur comme sens. Le toucher nous révèlera sa nature propre dans sa fonction de relation aux autres, pas seulement dans sa fonction de relation aux choses. Si nous disions plus haut que pour sentir, il faut toucher, nous pouvons ajouter maintenant que pour toucher, il faut être touché (Field, 2003 ; Le Breton, 2003). Comme le pointe D. Le Breton : « Le vocabulaire du toucher métaphorise de manière privilégiée la perception et la qualité du contact avec autrui, il déborde la seule référence tactile pour dire le sens de l’interaction. » (Le Breton, op. cité)
Je suis touché, comme quand ma main me touche, me révèle moi, révèle mon corps comme mien. Ce fait même réclame de dépasser l’étude physiologique, l’analyse de données objectives, pour nous tourner vers l’appréhension des vécus subjectifs.
Il est, donc, une autre doublitude, encore plus incontournable pour notre projet : la doublitude du sens même du terme « toucher ». Je suis touché connote aussi un état, mental ou corporel, un sentiment, autant qu’un fait physiologique. Nous voudrions souligner tout d’abord que cet état ne relève pas pour nous d’une émotion, même si celle-ci peut être présente, mais bien plutôt qu’elle signe quelque chose d’une vérité sur la nature même du toucher.
C’est là que se dévoile l’ampleur d’une étude du toucher : à la fois geste — je touche — et résonance — je suis touché. Si ce phénomène a été souvent relevé dans la littérature (par exemple : Vinit, Field, Hatwell), nous faisons remarquer qu’être touché n’est pas à envisager simplement comme effet, mais plutôt comme posture qui construit le rapport à l’autre dans le geste. Être touché n’est donc pas non plus à entendre comme émotion ou sensualité mais comme attitude de prendre soin.

Un sens du soin, une ouverture à l’être

Prendre soin par le toucher, c’est déjà présent dès la naissance et essentiel pour la construction de l’identité du bébé. Depuis les travaux pionniers de Montagu (1979), de nombreux travaux récents en psychologie et neurosciences cognitives en ont évalué l’importance fondamentale. Daniel Goleman, dans un article du New York Times, présente le bilan des travaux du centre de recherche américain entièrement dédié à l’étude du toucher, autour de Tiffany Field (2000), à l’université de Miami : « Le toucher est un mode tellement critique que son absence retarde la croissance de l’enfant, avancent les chercheurs qui ont déterminé pour la première fois les impacts neurochimiques du contact de peau à peau. (…) Les études sur la physiologie du toucher viennent alimenter un courant continu de recherches sur les bénéfices psychologiques du toucher pour le développement émotionnel. » (Goleman, 1998)
T. Field conclue ainsi : « Nous nous touchons trop peu. Le contact de corps à corps entre parents et enfants est pourtant tellement bénéfique, jusqu’à l’adolescence. »
Prendre soin, suivant en cela B. Honoré (2003), ce n’est pas simplement voir le soin comme soigner un symptôme ou une maladie, mais prendre soin de la personne. Le toucher est le lieu privilégié, nous semble-t-il, de cette fonction. Par exemple, B. Dolto [4], médecin, écrit : « Les mains du masseur perçoivent vraiment au-delà de toutes les données scientifiques, la présence concrète de l’être de chair et de sang. » (Dolto, 1988)
L’expérience de toucher est une expérience de l’humain ; le toucher est bien le toucher de l’autre, la rencontre avec une personne, mais c’est aussi la rencontre avec l’humain, l’humain de soi et l’humain de l’autre. Une rencontre qui dépasse la mise en jeu de dimensions psychologiques ou personnelles, pour nous faire accéder à ce qui nous fait, nous tous, sujets.
On retrouve cette idée dans ce passage, tiré du livre de D. Trumbo, Johnny s’en va-t-en guerre, qui relate l’expérience d’un soldat gravement blessé : « Elle se décida à le masser et il apprécia le toucher doux et agile de ses doigts (…). Un jour il sentit le changement au bout des doigts à la tendresse du toucher, il sentit de la pitié et de l’hésitation et un amour très vaste qui n’était pas un échange qui se faisait de lui à elle ou d’elle à lui mais plutôt une sorte d’amour englobant toutes les créatures vivantes et qui essayait de les soulager un peu, de les rendre un peu moins malheureuses. » (cité par Le Breton, op. cité, p. 237)
Il nous faut donc explorer en quoi le toucher est aussi ce qui me fait sujet : je me découvre par le toucher, et le toucher de l’autre. Est-ce par l’importance, classiquement reconnue de la peau, comme contour de soi, délimitation (Anzieu, 1995) ? Est-ce par le rappel d’un enveloppement maternel et maternant, comme l’avance D. Le Breton [5] Est-ce parce que le toucher est la mise à jour des liens entre corporéité et biographie de la personne [6]
Pour notre projet, le point important nous semble être le suivant : au-delà d’une approche humaniste, découvrir qui l’on est, l’expérience du toucher du Sensible me fait découvrir moi, non pas comme je suis, mais comme je ne me connais pas encore. En même temps, c’est moi et, en même temps, ce n’est pas moi comme je me connais. L’expérience du toucher est peut-être, non pas seulement une expérience du présent (ce qu’elle est aussi), mais une expérience qui me révèle dans une potentialité, une expérience, donc, du devenir.
Est-ce ce dépassement des dimensions simplement humaines qui débouche sur un ‘être profond’ dont parle Levinas quand il écrit : « Le contact est exposition à l’être »(cité par Le Breton, op. cité, p. 232) ? Le toucher semble avoir aussi cette dimension dans les mots de D. Bois : « Le toucher est ce qui nous permet de combler l’espace entre la personne et son être profond. » (Bois, 2006b).

 Phénoménologie du toucher, un toucher du sujet

Il y a donc, dans le toucher, tact et contact, accueil et réception, acte et ressenti, implication et ouverture. Il y a ce que je touche et ce qui me touche, ce que je découvre de l’autre et ce que je donne de moi. Et puis, il y a les liens d’essence entre toucher et corps : le toucher est le toucher du corps de l’autre et le toucher est ce qui n’existe pas sans mon propre corps, corps acteur et corps résonance, corps objet et corps sujet.
Dans le champ de la philosophie, corps et toucher ont toujours joué un rôle pivot fondamental dans les analyses de Husserl, fondateur de la phénoménologie. C’est donc vers lui que nous nous tournons dans cette section.

Retour à la phénoménologie : la doublitude entre Körper et Leib

La question du corps provient de l’analyse de la perception : l’accès au monde se fait par le corps, toute perception repose sur les kinesthèses, actives et passives. Et, comme la phénoménologie est à la fois une philosophie de la conscience et une philosophie du sens, la question se pose de savoir la nature de conscience que j’ai de mon propre corps et le sens qui se dégage de cette relation privilégiée avec mon propre corps. Très tôt, Husserl opère la distinction entre un corps objet (Körper), d’une part, un corps comme objet physique, corps objet au même titre que les autres corps et, d’autre part, mon corps, le corps que je vis comme mon propre corps, qu’il dénomme alors corps vivant, ou corps-chair (Leib) : « Je découvre, dans une distinction unique, mon corps organique, à savoir comme l’unique corps qui n’est pas simplement corps (Körper), mais justement corps charnel (Leib). » (Husserl, 1982)
Cette distinction ne doit pas être pensée comme une opposition, puisque de toute façon je n’ai qu’un corps, mais relève plutôt de ce que j’ai appelé une doublitude, deux aspects clairement distincts d’une même réalité, mais qui ne peuvent exister l’un sans l’autre.
Cette distinction est fondamentale et marquera toute la tradition phénoménologique. Reste évidemment à préciser la distinction et les rapports entre ces deux (rapports au) corps, et à décrire la nature de ce corps-chair, comment je le découvre et comment je le vis. Husserl propose les distinctions suivantes.
Husserl parle d’abord de la chair comme « cette chose (…) qui demeure dans tous ses ‘mouvements’ une unité originairement présente pour moi, qui a, pour moi, le caractère d’une auto-donnée. » (Ibid) Il y a donc, comme fondement, une relation d’évidence, de présence, un fait primitif, pour reprendre l’expression de Maine de Biran.
Cette auto-donation se décline dans trois dimensions complémentaires. Il est ce par quoi mon rapport au monde s’installe : « Aucun objet perceptible du monde ne peut m’être donné sans que je sois moi-même présent ‘corporellement’ : la présence de l’objet lui-même ‘en chair et en os’ n’est possible que par ma propre présence charnelle. » (cité par Kelkel, 2002, p. 213)
Ensuite, ma relation à mon corps se traduit par un « je peux » : « Il est l’unique objet que je commande et sur lequel j’exerce mon pouvoir de manière immédiate. » (Ibid) Enfin, il est porteur de sensations, le lieu d’affects, toute une dimension de passivité que Husserl a exploré longuement. (2001) On retrouve donc, dans ces analyses, ce même mélange d’activité et de passivité, ces doublitudes permanentes, dont nous avons déjà parlé.
Enfin, et comme une synthèse de ces propriétés, pour Husserl, la chair incarne une vie psychique : « Mon corps propre est le seul corps par lequel je perçoive, de manière absolument immédiate, l’incarnation d’une vie psychique, d’une vie qui est ma propre vie. »(Husserl, 1982)

Le toucher comme constitution de soi

Dans ce contexte, Husserl a toujours accordé au toucher une place privilégiée, avec l’idée que c’est le toucher qui ‘constitue’ le corps comme chair : « Le corps propre ne peut se constituer en tant que tel originairement que dans le toucher et dans tout ce qui trouve sa localisation avec les sensations de toucher. » (Ibid) La raison en est que, justement, le toucher est porteur de la doublitude que nous avons évoquée : « La sentance tactile n’est pas un état de la chose matérielle main, mais précisément la main elle-même, qui pour nous, est plus qu’une chose matérielle. » (Ibid)
A l’appui de sa thèse, Husserl utilise l’expérience, maintes fois reprise, de la main touchante et de la main touchée, l’expérience de « ma main qui touche mon autre main ». (Husserl 1982, 2001 ; Behnke, op. cité ; Merleau-Ponty, 1965 ; Franck, 1981 ; Petit, 1996 ; Henry, 2000)
Ce qui nous intéresse pour notre projet est l’expérience en elle-même. Sur ce point, la description de Husserl est elliptique. On en connaît l’effet — la rencontre de sa main comme chair — mais qu’en est-il de l’expérience elle-même ? À ma connaissance, seul E. Behnke en donne une description un peu plus détaillée, avec un certain nombre de variantes intéressantes (Behnke, op. cité).
En tant que praticien, nous ne pouvons pas nous empêcher de tenter l’expérience. Les premiers essais nous font voir que cette expérience est plus complexe qu’elle n’y paraît. En voici une description comme nous l’avons faite en post-immédiateté, entrecoupée de notations pertinentes pour l’analyse de l’expérience.
Commençons la description : « Je pose ma main sur mon autre main. Mais, au fait, quelle main ? Je me rends compte que je commence toujours par mettre la main gauche sur la main droite, et pas l’inverse… Ah, et puis c’est sur la main, et pas dans la main. Et, je la pose comment  ? » Premiers gestes, premières interrogations !
« Je pose ma main gauche délicatement sur ma main droite. Au début, je ne bouge pas. J’exerce juste une pression que je connais bien, la pression de relation. Je sens très vite la différence de température entre mes deux mains, différence qui me révèle leur présence réciproque. Non, en fait c’est bien la main touchante qui perçoit la différence de température de l’autre main. » L’acte conditionne le regard perceptif… Et la main touchée n’est pas perçue spontanément comme chair.
« J’attends un peu, j’exerce une attention un peu soutenue, je maintiens mon attention sur ce qui se passe sous ma main touchante ; puis, en fait, je me rends compte que chercher à sentir provoque de légers mouvements de mes doigts, ils palpent, tâtent, poussent un peu le derme. Ces micro-mouvements me font apparaître progressivement l’identité de contours et de présence de la main touchée. » Ce n’est donc que dans un deuxième temps, par une attention un peu soutenue, et par une action spécifique de la première main, que la main touchée nous révèle sa ‘concrétude de chair’ (Bois, 2007).
« Dès que ma main touchée apparaît dans sa présence, les sensations évoluent d’elle-même : le derme n’est pas uniforme, des petites pulsations apparaissent. » On est dans la découverte de l’animation des tissus.
« Progressivement, cette présence de ma main touchée se donne dans un volume, avec une qualité et une épaisseur. Je prends alors conscience que c’est ma main que je touche. » Je continue ma réflexion juste après l’expérience : « Mais comment je sais que c’est ma main ? Il me semble donc que ce soit le volume de matière, sa présence, sa chaleur, donc l’animation interne, qui génèrent ce sentiment et ce sens. De plus, il me semble que c’est aussi par re-connaissance, je re-connais ma main parce que je la connais, le ressenti réanime cette présence connu. » Cette réflexion fait écho à nos remarques sur l’importance du toucher comme relation à l’autre, ou relation par l’autre. En effet, ici, je me touche moi et je me reconnais donc moi ; quand je suis touché par l’autre, je me découvre autrement, le toucher me révèle dans un sentiment qui n’est pas forcément la seule reconnaissance de moi. Cela nous apparaît comme un point fondamental pour notre projet d’une philosophie du contact.
Qu’en est-il de la réciprocité entre mes deux mains ? « Tout en ressentant la présence de ma main touchée, je me pose la question de l’effet dans ma main touchante de cette présence. Mais rien de particulier. Ah, si je remarque la prépondérance de ma main active. Les rôles semblent bien répartis ! » La réversibilité de l’expérience nous semble loin d’être immédiate.
« Je reprends l’expérience depuis le début, en m’attachant à laisser venir la main touchée plus librement. Je me rends compte que, du coup, je change d’orientation d’attention. Je me dégage, en quelque sorte, de ma main touchante pour me tourner vers ma main touchée, et seulement maintenant, je découvre une activité d’exploration de la main gauche (ma main touchante de départ) par la main droite (ma main touchée de départ). » La réversibilité nécessite donc tout un travail de désengagement, de redirection de l’attention vers l’autre main, et de réengagement d’une intention de se ‘tourner vers’ la première avec la main touchée. Mais que se passe-t-il ensuite ?
« Je découvre que mon attention, et donc les sensations les plus palpables, bascule d’une main à l’autre, lentement mais régulièrement. Alors, je stoppe (en fait, je me pose un point d’appui…) et j’attends. Mes deux mains commencent à prendre leur présence propre et en même temps, la présence de l’une augmente la présence de l’autre. » Réversibilité et réciprocité !
Arrêtons-là ces quelques remarques, qui demanderaient, bien sûr, à être amplifiées et précisées. Cette exemple est un début élémentaire d’une telle description possible, qui illustre à la fois le contenu de l’expérience, la mise en lumière en temps réel des actes attentionnels posés, et la découverte de faits élémentaires de sensations. Elle est aussi un rappel de notre hypothèse de départ sur l’importance du cadre d’expérience, des conditions d’accès, en tant qu’ils conditionnent les phénomènes à observer.

La constitution d’autrui

On sait que la question que se pose Husserl, une fois montré comment la chair se constitue, est de savoir comment constituer l’autre comme une autre chair. Je peux, je sais, me percevoir comme chair ; mais comment décrire autrui en tant que chair, et non pas en tant qu’objet comme les autres objets ? Je peux le voir faire, bouger, parler ; je peux me douter qu’il pense, qu’il ressent, mais je n’ai pas accès directement à sa vie psychique, à sa chair.
Mais alors, par quels phénomènes particuliers, spécifiques, puis-je construire l’autre comme subjectivité animant un corps ? Ce problème, qui semble difficile voire insoluble, D. Franck le formule ainsi : « L’aperception d’autrui trouve sa confirmation dans une présentation fonctionnant comme indice d’un imprésentable. » (Franck, op. cit.é)
Il y bien présentation d’autrui, devant moi, mais comme corps. Je peux construire l’autre comme corps, comme je construis n’importe quelle chose du monde, par esquisses et synthèse d’esquisses. Mais, ma chair, je suis en relation avec elle non pas par morceaux, mais par ‘aperception immédiate’, pour reprendre l’expression de Husserl. Alors si ma chair est cette auto-donnée, quelle auto-donnée me donne accès à l’autre comme chair ?
On trouve dans les écrits de Husserl, s’étalant sur les vingt dernières années de sa vie, une multiplicité de tentatives pour circonscrire ce problème : saisie analogisante, empathie de Lipps, puis critique de la théorie de la simulation de Lipps, apprésentation, com-présentation, couplage (Husserl, 2001 ; Franck, op. cité ; Petit, op. cité)… Sans entrer dans les détails, nous ferons juste remarquer que ces tentatives se font avec l’idée que c’est une conscience qui constitue le rapport à l’autre, c’est la conscience, transcendantale ou autre, qui constitue le sens d’autrui.
L’intérêt du livre de D. Franck est, après avoir exposé les différents essais de Husserl, de défendre l’idée qu’il faut lier la question de la chair à celle de l’intersubjectivité : « La présence de l’alter ego est au cœur même de l’ego. » (Franck D., op. cité). Il soutient alors que la chair est chair grâce à l’existence d’autres chairs : « La limite de ma chair, c’est une autre chair ; cette limite n’est pas extrinsèque à ma chair, au contraire, elle en procède. (…) La relation à l’autre chair est une composante de sens de la mienne propre. »
En étendant la réflexion de Husserl sur le toucher comme sens constitutif, il propose : « Si ma chair se constitue originairement dans le tact (…), cela vaut a fortiori pour l’autre chair. Aussi la relation charnelle, la référence d’une chair à l’autre, est-elle premièrement con-tact. » (Ibid)
Seulement ce con-tact est envisagé par D. Franck selon deux seuls modes qui sont la caresse et le choc : le choc comme rencontre de confrontation et la caresse comme rencontre d’échange, la relation sexuelle devenant alors la relation de toucher fondamentale constituant l’intersubjectivité.
Nous avons évoqué, ci-dessus, le fait que Husserl envisageait la problématique de la chair comme constitution de soi, en tant que singularité, porteur d’une vie psychique personnelle. Cependant, d’autres auteurs, comme A. Kelkel, ont proposé de voir dans les écrits de Husserl un autre thème lié à la question de la chair : « Tout se passe comme si pour Husserl, avant toute intersubjectivité des consciences, il y avait une communauté des corps de chair, une ‘intercorporéité’, sur laquelle Merleau-Ponty attirera l’attention. » (Kelkel, op. cité, p. 221)
Ce n’est pas le lieu, mais nous voulions pointer le fait qu’il nous faudrait maintenant déployer la pensée de Merleau-Ponty sur cette question depuis son dernier ouvrage, Le Visible et l’invisible.
Ces quelques remarques sont là plus pour poser et circonscrire le problème de l’intersubjectivité que pour le résoudre. Mais elles nous semblent suffisantes pour montrer l’intérêt d’une analyse du toucher manuel, dans le cadre d’une relation intersubjective. Il reste donc beaucoup à dire sur le lien entre toucher de soi, toucher de l’autre et inter-corporéité !

 Toucher et relation thérapeutique

Nous pouvons aborder notre dernière partie, qui constitue aussi la cible de notre recherche, en présentant les nombreuses classifications des différents types de toucher qui existent dans la littérature. (Eastabrooks, Morse, 1992 ; Chang, 2001 ; Routasalo, 1999). Dans sa revue, Routasalo en dénombre plusieurs dizaines, mais au-delà de cette diversité apparente, la plupart des auteurs caractérise les types de touchers suivant leurs fonctions ou objectifs. Émergent alors trois catégories de touchers : le toucher en tant que technique  ; le toucher en tant que relation  ; le toucher en tant que communication. Une remarque en passant : seul Weiss (1979), à notre connaissance, différencie les types de touchers suivant des caractéristiques propres au toucher lui-même : durée, pression, etc. Une classification qui nous semble très pertinente.
Certains auteurs distinguent également ce qu’ils appellent le toucher thérapeutique, qui regroupe des touchers non classiques comme le ‘toucher massage’, le ‘toucher sensitif’, ou encore l’haptonomie (Hiéronimus, 2007 ; Abrassart, 2004 ; Veldman, 2007).
Enfin, nous pourrions aussi ajouter les types de touchers dit ‘énergétiques’ « qui englobent les pratiques agissant sur une dimension corporelle située au-delà de la perception physique habituelle » (Vinit, op. cité, p. 99 ; Chang, op. cité), que Chang appelle aussi « toucher cosmique ». Dans le cadre de cet article, nous laisserons de coté ces deux derniers types de toucher.
Le toucher technique est encore appelé toucher fonctionnel, ou procédural, ou utilitaire, ces dénominations exploitant son rôle d’être dédié à une tâche précise. Le toucher de relation est aussi dénommé toucher de sollicitude, social, réconfortant, ces dénominations pointant cette fois le caractère de lien à établir entre le praticien et son patient. Le troisième type de toucher marque l’importance dans le toucher de ce qui se transmet entre le patient et le praticien, donc de ce qui émerge en plus de la relation établie. Pour que cette classification serve un projet de recherche, il faut préciser et développer cette catégorisation descriptive en déterminant des critères ou des paramètres pertinents à même de différencier les différents types.
Mais, pour cela, nous allons d’abord présenter la catégorisation établie par D. Bois dans ses travaux de recherche : main effectrice, main percevante, main Sensible (Bois, 2006c ; Bois, 2007 ; Bourhis, 2007 ; Courraud, 2007). Cette catégorisation s’appuie au départ sur les distinctions présentées ci-dessus mais a surtout pour but de faire le lien entre type de toucher et type de relation au corps, pour reprendre l’idée soutenue par F. Vinit : « La manière dont le patient se trouve touché par le thérapeute définira alors pour une large part l’expérience qu’il fait de son corps. » (Vinit, op. cité, p. 121) Ainsi, D. Bois associe à ces trois mains, trois types de relation au corps : le corps objet, le corps sujet et le corps Sensible.
Nous voulons ainsi montrer que cette étude permet à la fois d’unifier et de contraster les touchers dans leur fonction et dans leurs effets. Cette démarche variationnelle qui accompagne notre hypothèse de départ, à savoir la correspondance entre cadre expérientiel et phénomènes observables nous amènera naturellement à la présentation du toucher propre au Sensible.
Pour chaque type de « main », nous utiliserons principalement comme critères : l’intention du geste, le type d’attention requis, le type de posture du praticien, ou les compétences mobilisées (savoirs et savoir-faire). Ces critères concernent le praticien, mais nous pouvons aussi utiliser des critères visant le type d’effet recherché, ou encore ce qui est mobilisé chez le patient, et donc, par exemple, le type de rapport au corps qui en découle. Ces critères ne sont pas arbitraires mais reposent sûr l’analyse de notre expérience. Leur validité repose sur l’éclairage qu’ils peuvent donner aux pratiques de toucher, que nous allons présenter maintenant.

La main effectrice et le toucher technique

Le premier niveau de toucher correspond à la fonction technique associée aux différents touchers manuels (Bonneton-Tabariès, Lambert-Libert, 2006 ; Van Manen, 1999 ; Bois, Berger, 1990). Il s’agit par exemple, dans le cadre des soins infirmiers des porter, palper, ou autres enveloppements ; ou, dans le cadre d’une thérapie manuelle, des différentes prises manuelles du corps, des pressions possibles, etc.
Dans ce type de geste technique, l’intention du praticien est tournée vers le symptôme, la réussite étant liée à celle du geste technique ; Van Manen appelle ce type de toucher un toucher gnostique (op. cité). Le praticien s’efface au profit de son geste, et le patient n’existe que comme problème. Nous retrouvons ici en quelque sorte la notion d’immersion dans un geste effectif dont nous avons parlé dans notre première section.
Dans le cadre de la relation d’aide manuelle, la pratique du toucher mobilise de nombreux savoirs : connaissances des éléments anatomiques, repères manuels, protocoles de traitements. Mais, il s’agit aussi d’acquérir une expertise dans des savoir-faire : types de prises, engagement et gestion de la posture, par exemple.
La main utilisée est une main active, le praticien s’appuie sur les nombreux paramètres articulaires disponibles : phalanges, paumes, poignets, prono-supination… Les effets produits sont de l’ordre de la mobilisation tissulaire, du relâchement musculaire, de la détente et du soulagement des symptômes et des tensions physiques.
En revanche, l’engagement du praticien en tant que personne est réduit au minimum, aucune demande autre que le respect du patient.

La main-sujet et le toucher de relation

La notion de toucher de relation se rencontre dans la littérature concernant la relation d’aide (par exemple : Bonneton-Tabariès, Lambert-Libert, op. cité  ; Dolto, op. cité  ; Van Manen, op. cité ; Vinit, Op. cité ; Hiéronimus, op. cité).
Le toucher de relation commence quand le soignant dépasse l’aspect technique de son geste pour prendre en compte la réalité de son patient. Ce type de toucher est souvent présenté comme la part « noble » des soins infirmiers, même s’il est peu généralisé en institution. On trouve de nombreuses caractérisations de ce toucher dans la littérature : « Par le toucher relationnel, le patient peut enfin se sentir considéré et ‘pris’ dans son ensemble, reconnu comme un être à part entière. » (Bonneton-Tabariès, Lambert-Libert, op. cité, p. 85). M. Van Manen précise : « Le patient attend premièrement de cette main qu’elle soit soignante, qu’elle prenne soin (« a caring hand »), c’est-à-dire non seulement qu’elle touche le corps physique, mais aussi le soi, la personne incarnée, dans sa totalité. » (Van Manen, op. cité, p. 22, notre traduction). Ou, dans les mots de D. Bois : « Ainsi, lorsqu’on touche un corps, on ne touche pas seulement un organisme mais une personne dans sa totalité ; on ne s’adresse pas à un cœur, un foie, un os, mais à un être vivant, avec ses peurs comme avec sa potentialité. » (Bois D, 2006, p. 72)
Dans un cadre de soin, l’objectif de ce type de toucher est selon Van Manen : « …de réunifier le patient avec son propre corps. (…) Et cela rend de nouveau la vie du patient vivable, quelque soit la façon dont celui-ci va l’apprendre. » (Ibid) D. Le Breton lui fait écho : « Quand l’existence se dérobe, le contact d’une personne signifiante, affectivement investie, incarne une limite d’existence, un contenant, et restaure une valeur personnelle battue en brèche par la maladie ou l’âge. » (Le Breton, op. cité, p. 237) L’objectif est donc clairement existentiel, et non pas tourné vers le symptôme.
L’attitude réclamée du praticien est alors plus exigeante. Ainsi, Tournebise soutient : « La main se pose comme une oreille de ‘l’âme’ dans le projet ‘d’entendre’ le patient. C’est un ‘toucher d’écoute’, un ‘toucher rencontre’, un ‘toucher validant’, un toucher ‘reconnaissant’. (…) Le projet est un projet d’écoute et de reconnaissance, en aucun cas ce n’est un projet de pouvoir (même pas un pouvoir ‘pour le bien du patient’). » (Tournebise, cité par Courraud, op. cité, p. 48)
Cette main à l’écoute réclame de la part du praticien : une disponibilité et donc une présence ; une certaine stabilité (psychologique) nécessaire pour recevoir et donner, toucher et être touché ; une forme de distance, qui représente à la fois la manière d’être impliqué et de garder la neutralité nécessaire à la réussite de l’acte de soin. (Voir, par exemple, Charpentier, 2003)
Ce mélange délicat est l’un des obstacles les plus fréquemment rencontrés par les professionnels du soin : « Piégés entre les préceptes contradictoires ‘d’empathie’ (se mettre à la place) et de ‘distance professionnelle’ (ne pas trop s’impliquer), les soignants peinent à se positionner. Soit ils se rapprochent et se trouvent dans une éprouvante affectivité, soit ils mettent de la distance et se désinvestissent. » (Tournebise, cité par Courraud, op. cité, p. 60)
L’engagement du praticien est pourtant incontournable : « Toucher, c’est s’engager, s’impliquer dans la relation avec l’autre, car votre main qui touche reflète vos sentiments profonds et ne peut tromper comme la parole. » (Bonneton-Tabariès, Lambert-Libert, op. cité, p. 94)
Contrairement au toucher technique, le cœur du toucher de relation n’est pas de l’ordre des savoir-faire mais concerne la posture du praticien et fait plutôt appel à des savoir-être.

La main sujet en somato-psychopédagogie, ou la main percevante

Mais comment réaliser cet objectif ? L’accent est mis sur l’attitude du praticien — la fameuse ‘empathie’ —, plus que sur le geste technique. Mais, dans la pratique, dans l’optique de la construction d’une expertise, comment s’y prend-on ?
La somato-psychopédagogie apporte son propre regard : l’accent n’est pas seulement mis sur la posture du praticien, mais sur le geste lui-même et les effets recherchés. Ainsi D. Bois précise : « La main épouse le volume musculaire, prend contact avec la présence de l’os, concerne une globalité et une profondeur qui font que la personne se sent d’emblée écoutée et prise en compte dans qui elle est. » (Bois, 2006a)
La main-sujet rencontre bien une personne par l’émergence d’un corps-sujet, et cela, par l’accès au mouvement interne du patient : « Mais surtout, au-delà de cet enveloppement, la main sollicite le mouvement interne qui donne à la personne la perception de sa consistance propre à travers la rencontre de sa matière corporelle. » (Ibid)
De plus, c’est le suivi du mouvement interne, et la relation que le praticien instaure avec celui-ci, qui fait de sa main une main percevante, comme le décrit H. Bourhis : « Sur la base de ces indicateurs internes, l’étudiant repère et évalue en direct de son action thérapeutique les différents degrés de transformation de l’état intérieur du corps qui se trouve sous ses mains. Du plus superficiel au plus profond, il perçoit des changements d’état de nature physique, psychique et sensible, selon une graduation des degrés de conscience qui accompagnent en direct le processus de changement interne. » (Bourhis, 2007, p. 50) Ici, le cœur de la pratique repose sur la notion de main percevante.
Dans le déploiement de cette notion, nous pouvons commencer par décrire et cerner l’expertise propre à ce type de toucher. Une des aspects qui nous semble productif est la notion d’espace qualitatif. Notre expérience pédagogique nous montre en effet que la construction d’une expertise de toucher passe non seulement par la maîtrise de gestes techniques mais aussi par l’affinement de perceptions spécifiques (Bois, 2006). Par exemple, dans le cadre d’un geste manuel, la reconnaissance des différents tissus du corps, de leur plus ou moins grande souplesse ou des tensions dont ils peuvent être le siège… Ou bien, la façon dont le praticien acquiert la sensation de volume de matière et ses différentes nuances et tonalités.
Cette notion d’espace qualitatif se rencontre peu dans la littérature ; par exemple, K. Bach l’aborde dans le cadre d’une réflexion sur l’apprentissage de l’œnologie (Bach, 2004), et Sheets-Johnstone l’exploite dans le cadre de la perception du mouvement (Sheets-Johnstone, 1999).
Nous pouvons alors regarder les travaux des psychologues qui se penchent sur la maîtrise de capacités sensorielles peu utilisées, ou peu catégorisées, comme l’audition, le goût ou l’odorat. Ainsi, les travaux de D. Dubois et de son équipe fournissent des grilles de lecture de l’expérience sensorielle auditive et olfactive qui permettent de discerner aussi le lien entre perception et cognition, à travers la catégorisation (David, Dubois, Rouby, Schaal, 1997 ; David, 1997). Ces auteurs ont notamment étudié à travers des entretiens le type de dénominations d’expériences sensorielles utilisées, adjectifs, noms ou expressions verbales. Ils ont ainsi mis à jour des dimensions différentes de catégorisation : selon la source (l’objet ou l’évènement qui provoque la perception), selon l’intensité, et enfin, selon l’effet sur le sujet.
Cela nous paraît intéressant pour plusieurs raisons. On peut d’abord étudier la façon dont nous parlons de la perception du mouvement interne : est-ce en termes de source, d’effets, de qualités objectives, ou encore peut-être autrement. Ensuite, nous pouvons aussi étudier le lien, existant ou pas, entre cette catégorisation et l’expertise construite par le praticien, donc entre une activité cognitive de catégorisation et un enrichissement perceptif.
Enfin, tenir compte de toutes les propriétés de la ‘main percevante’ demande certainement à inclure dans la notion d’espace qualitatif la dimension d’implication du sujet dans son expérience. La main percevante est aussi un corps percevant, et donc la relation de perception du mouvement interne du patient passe par l’enrichissement perceptif de sa relation à son propre mouvement interne. Ce fait doit nous permettre d’enrichir les catégorisations perceptives avec les catégories de la spirale processuelle de D. Bois. (2007)

 La main Sensible et le toucher du Sensible

De même que pour nos deux précédents touchers, nous pouvons reprendre nos différents critères d’analyse, la main, la nature d’effets produits, la posture, pour montrer comment le toucher du Sensible reprend et dépasse ceux-ci.

La main Sensible

La main Sensible est la main spécifique de notre accompagnement manuel en somato-psychopédagogie. C. Courraud décrit ainsi le passage de la ‘main percevante’ à la ‘main Sensible’ : « Elle perçoit non seulement les changements psychotoniques qu’elle déclenche mais elle installe également un rapport de réciprocité entre le patient et le praticien. La main sensible devient une main ‘Sensible’, c’est-à-dire qui touche mais qui est également touchée par ce qu’elle touche. La main Sensible construit un lieu d’échange intersubjectif qui génère une influence réciproque, évolutive, qui circule entre le ‘touchant’ et le ‘touché’ et entre le ‘touché’ et le ‘touchant’ selon une boucle évolutive qui se construit en temps réel de la relation actuante. » (Courraud, op. cité, p. 68)
Cette dernière phrase éclaire le fait que la main Sensible développe le plein potentiel du toucher dans toutes ces dimensions et comment elle prend en compte l’interaction entre praticien et patient. Nous retrouvons donc nombre de propriétés du toucher présentées jusque-là, mais en insistant sûr ce qui émerge de cette interaction, le Sensible du corps. La main sensible est bien une main ‘Sensible’, comme le dit C. Courraud, et c’est aussi une main du Sensible, une main qui nous fait pénétrer cette dimension spécifique du corps qu’est le Sensible.
Toujours pour notre projet, précisons la qualité ‘technique’ de cette main. En effet, ce sont ces qualités techniques qui sont les conditions préalables de l’accès au Sensible. Il y a la dimension de posture et d’attitude et il y a la dimension propre à la main. D. Bois s’appuie sur la notion de toucher tactilo-kinesthésique de Gibson pour la prolonger en terme de toucher haptique. Ce toucher réunit les dimensions proprioceptive et kinesthésique du geste tactile, dans un geste à la fois sensoriel et moteur et il y a ajoute la dimension de résonance, d’implication globale du praticien, implication à la fois physique et d’attitude.
Ces conditions permettent alors l’émergence du Sensible et de ce lieu perceptif commun évoqué ci-dessus.

Le Sensible comme émergence

Sans nous étendre, puisque ce n’est pas l’objet de notre article, deux mots sur ce qui fait la caractéristique principale du Sensible : « Le Sensible est ce qui se donne dans cette expérience sous la forme de contenus de vécus spécifiques en lien avec l’animation interne. » (Bois, Austry, op. cité, p. 7) Et : « La fibre Sensible du corps (…), représente d’abord sa capacité d’être touché, sa capacité de répondre, et son potentiel d’évolutivité autonome. Le Sensible est donc ce corps qui déploie et actualise sa sensibilité potentielle au-delà même des capacités de perception habituelles du sujet. » (Ibid)
Je choisis à dessein ces deux aspects pour mettre en lumière, encore une fois, ce que le Sensible apporte pour le toucher. D’abord, le toucher du corps dans sa dimension Sensible nous donne accès à des phénomènes spécifiques, qui n’existent pas en dehors de ce cadre. Ensuite, le toucher du Sensible fait appel à la réciprocité entre touchant et touché qui offre à notre philosophie du contact une voie de réflexion profonde.
Enfin, le Sensible est ce lieu commun qui regroupe et dépasse les notions d’intersubjectivité (Husserl) d’inter-corporéité (Merleau-Ponty) et que D. Bois a donc appelé réciprocité actuante (Bois, 2006b, 2007).

Réciprocité

Donc, si le toucher technique est tourné vers le corps touché, si le toucher de relation pose son attention sur la posture et l’intention du praticien, le toucher du Sensible à la fois réunit et dépasse ces deux premiers niveaux pour laisser émerger un lieu de rencontre, de réciprocité entre praticien touchant et touché, et patient touché et touchant.
Nous ne pouvons pas mieux faire que de reprendre la caractérisation que nous en avons faite dans notre article commun avec D. Bois : « Nous avons choisi le terme de ‘réciprocité’ pour insister sur le fait que le Sensible se donne sur un mode d’implication partagée, du pédagogue avec son étudiant, du praticien envers son patient et, surtout, du sujet envers son propre mouvement interne. » (Bois, Austry, op. cité, p. 11)
Comme nous le précisions ensuite, c’est donc d’abord par l’implication totale du sujet dans la relation de perception de soi que le Sensible se dévoile. Mais cette implication n’est pas juste la condition d’accès à, ou la posture qui permet de, l’implication totale du sujet est la réalité même du Sensible : « le Sensible est le sujet lui-même dans son devenir actualisé. L’évolutivité qui naît de cette implication dans la relation au Sensible, de cause en effet, d’effet qui devient cause effectrice de l’effet suivant, est alors un signe de la réciprocité entre percevant et perçu. » (Ibid, p. 10)

La posture : la neutralité active

La neutralité active est la posture essentielle à adopter dans sa relation au Sensible. D. Bois parle de celle-ci depuis ses débuts (Bois, 2006a) et en a fait pendant longtemps son cheval de bataille.
E. Berger caractérisait cette posture en détaillant les deux aspects, la part de neutralité d’abord : « (…) neutralité dans le fait de laisser venir, de ne pas préjuger, de ne pas anticiper, de ne pas tirer et de ne pas pousser, de ne pas faire intervenir ma volonté à travers une décision personnelle qui irait à l’encontre des trajets ou réactions spontanées du mouvement interne. » (Berger, 2006b, p. 49) Nous ajoutions dans notre article avec D. Bois : « Le ‘laisser venir à soi’ est un ‘savoir attendre’ qui consiste d’abord à ne pas anticiper ce qui va advenir. » (Bois, Austry , op. cité, p. 10)
E. Berger précise ensuite la dimension d’activité : « active dans le fait de continuer à maintenir ensemble mouvement et immobilité, de poursuivre ce maintien, de réajuster s’il le faut. » A quoi nous faisons écho : « La part active consiste à procéder à des réajustements perceptifs permanents en relation avec la mouvance que l’on accueille. Ces réajustements sont également nécessaires pour ‘coller’ à l’évolutivité du Sensible. » (Ibid, p. 10)
De plus, nous remarquons combien ces deux dimensions interagissent l’une sur l’autre : la neutralité ne se comprend qu’en lien avec sa part active de maintien, et « la dimension d’activité ne se comprend qu’imprégnée de neutralité : elle est ainsi différente par nature d’un acte volontaire classique ». (Ibid, p. 10)
La neutralité active est donc une figure presque paradoxale, ou mieux un exemple de chiasme, notion chère à Merleau-Ponty, qui y voyait la voie de passage pour éviter le « choc stérile des contraires ». Nous pouvons ajouter cependant que l’idée de chiasme de Merleau-Ponty est souvent une notion statique alors que D. Bois envisage celui-ci comme toujours évolutif par le fait même de la rencontre entre deux opposés qui se potentialisent.

Pour conclure

nous nous appuierons une dernière fois sur notre article commun avec D. Bois, dans ce passage qui insiste sur les liens d’essence entre le Sensible et le toucher, et qui suggère des pistes et des voies de recherche pour une philosophie du contact : « La relation au Sensible implique une proximité radicale. (…) Le sujet qui perçoit devient alors son intériorité. Nous pouvons utiliser la métaphore du toucher  : l’intériorité est profondeur, parce que le sujet est touché par l’expérience du Sensible. Le toucher est ici considéré comme principiellement contact, et donc abolition d’une distance. De plus, toucher signifie aussi être touché, donner de la valeur à ce contact, ce qui concourt à l’autorévélation du sujet à lui-même. » (Ibid, p. 15)

Didier Austry

 Sources

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Berger, E (2006a). La somato-psychopédagogie. Ivry : Éditions Point d’appui
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Bois D. & Berger, E. (1990). Une thérapie manuelle de la profondeur. Guy Trédaniel Éditeur, Paris 
Bois D. (2006a). Le Moi Renouvelé. Éditions Point d’appui, Ivry sur Seine
Bois D. (2006b) Notes de cours, Mestrado en psychopédagogie perceptive, Université de Lisbonne
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