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Les perspectives évolutives du concept crânio-sacré en ostéopathie

Créé le : jeudi 30 mars 2023 par Jérémy THOMAS

Dernière modificaton le : jeudi 30 mars 2023

« Qu’est-ce que vous faîtes quand vous posez les mains sur mon crâne ? »

  Voilà une question à laquelle a dû répondre un ostéopathe au moins une fois dans sa carrière.
  Les possibilités de réponses sont au moins aussi nombreuses qu’il n’y a d’ostéopathe en France : « J’écoute votre crâne », « je teste la malléabilité des os du crâne », « je sens si vos os du crâne bougent correctement », « j’évalue la qualité du MRP [1] », « j’harmonise la fluctuation du LCR [2]  », « je détends vos MTR [3] », etc.

  Le travail de recherche de ce mémoire n’a pas la prétention d’apporter une réponse unanime à cette question. Son objectif est de présenter des pistes de réflexion et des arguments permettant de se rapprocher d’un modèle clinique le plus cohérent et opposable possible afin que notre pratique gagne en crédibilité auprès des autres professionnels de santé mais également auprès de nos patients qui nous accordent leur confiance chaque jour. Aujourd’hui, l’application et l’efficacité de l’ostéopathie sont très controversées dans la littérature scientifique et d’autant plus lorsqu’il s’agit de l’ostéopathie dans le champ crânien (1).
  Comment justifier une telle remise en question de l’application clinique du concept cranio-sacré en ostéopathie ?

  Pour ce faire, nous avons choisi d’aborder deux axes d’études principaux :
  • L’histoire du concept crânio-sacré en ostéopathie.
  • L’apport des sciences du XXIe siècle face aux composantes du MRP.

  En effet, revenir aux sources de l’élaboration du concept crânio-sacré, donc du MRP, nous semblait pertinent pour creuser ce sujet car comme le disait Otto von Bismarck « celui qui ne sait pas d’où il vient ne sait pas où il va ». Sujet d’autant plus intéressant lorsque l’on remarque que des zones d’ombres viennent discréditer les racines si nobles de l’ostéopathie crânienne.

  Les avancées scientifiques du XXIe siècle et l’approche de l’Évidence Based Practice [4] (EBP) en ostéopathie nous donnent d’autres informations à mettre en lumière et au goût du jour pour le modèle du MRP et son application clinique.


I - Quelques informations sur les origines du concept crânio-sacré en ostéopathie.


  C’est en 1899 que William Garner Sutherland, fondateur du concept crânio-sacré en ostéopathie, a l’intuition que les surfaces articulaires des os du crâne sont « biseautées, comme les ouïes du poisson, indiquant une mobilité pour un mécanisme respiratoire » (2). Cette « idée folle » sera le fil conducteur de son étude lui permettant d’aboutir à l’élaboration des composantes du MRP :
  • Motilité du système nerveux central (SNC)
  • Fluctuation du LCR
  • Mobilité des MTR
  • Mobilité des os du crâne
  • Mobilité involontaire du sacrum entre les iliums

  En 1939, à la suite de la présentation de ces travaux de recherches et de son livre « Cranial Bowl », la communauté ostéopathique adhère en partie à ses propos. C’est le versant biomécanique du concept crânien en ostéopathie. Dans les dernières années de sa vie, à partir de 1948, Sutherland inclut plusieurs notions vitalistes à son concept ce qui donnera alors naissance au versant biodynamique de l’ostéopathie.

  C’est en allant creuser encore plus loin dans les origines de l’ostéopathie que l’on peut s’apercevoir que la théorie du MRP de Sutherland n’est pas nouvelle.
  Au XVIIe siècle, Emmanuel Swedenborg, brillant érudit suédois, réalise des travaux anatomiques afin de localiser le siège de l’âme. Il rédige l’entièreté de ces recherches dans un livre intitulé « The Brain ». Dans ses écrits on retrouve des notions comme le caractère primaire du cerveau, le mouvement des os du crâne, l’action réciproque des membranes dure-mériennes, le centre du mouvement crânien grâce à l’axe sphéno-occipital ou encore la pulsation du LCR… (3)
D’après Ida Rolf [5], Sutherland a été en possession du livre de Swedenborg mais il s’en serait très vite débarrasser pour éviter tous soupçons (4).

  On retrouve également dans la philosophie de Walter Russel, éminent penseur du XIXe siècle, plusieurs notions vitalistes qu’expose Sutherland pour expliquer l’origine du mouvement crânien dans les dernières années de sa vie. Ainsi, on retrouve dans les écrits de Russel les concepts de fulcrum, transmutation, échange rythmique équilibré, l’immobilité, la marée… (5)
  On sait également que les deux hommes, vivants à la même époque, se sont côtoyés et avançaient conjointement dans leurs recherches.

  Enfin, à la même période que Sutherland, Charlotte Weaver, une ostéopathe américaine, a été mandaté par Andrew Taylor Still lui-même afin d’appliquer les fondements de l’ostéopathie à la sphère crânienne (6). À partir de l’embryologie, de l’observation de radiographies du crâne et de dissection, Weaver élabora une approche crânienne différente basée sur le fait que le crâne puisse être divisé en trois « vertèbres crâniennes », théorie que l’on retrouve déjà chez J.W. Goethe  [6](7)
  Pour des raisons inconnues, ces travaux n’ont pas retenu l’intérêt de la communauté ostéopathique et sont tombés dans l’oubli. Cependant, on sait également que Sutherland avait écho des travaux de Weaver car il la cite plusieurs fois dans ces écrits (8)

  La terminologie des dysfonctions ostéopathiques de la symphyse sphéno-basilaire (SSB) est une similitude intéressante qui est retrouvée dans les théories des deux ostéopathes.


II - Quelques informations sur les avancées scientifiques du XXIe siècle relatives au concept crânio-sacré en ostéopathie.


  Aujourd’hui, la littérature scientifique dans le domaine de la santé est tellement vaste qu’elle nous donne accès à un tas d’informations croustillantes. Voyons-en quelques-unes :
  • L’ossification des sutures du crâne dépend de leur localisation, selon si elles appartiennent à la base du crâne où à la voûte (calvaria). En effet, comme toutes les autres structures cartilagineuses du corps, l’ossification des sutures de la base du crâne suit un processus linéaire, progressif et calé dans le temps. Ainsi, en moyenne, la SSB est ossifiée à l’âge de 20 ans (9). L’ossification de la voûte, quant à elle, est plus anarchique et désordonnée mais surtout, ce processus est endocrânien, signifiant que la palpation d’une suture à priori « ouverte » ou du moins « non-ossifiée » ne garanti pas la possibilité d’une mobilité articulaire (10).
  • Excepté lors de traumatismes physiques, le crâne subit des déformations locales uniquement sous l’influence des muscles masticateurs qui s’y insèrent. Cette donnée permet d’affirmer les rôles principaux des sutures crâniennes déjà étudiés à savoir : être un cartilage de croissance et améliorer l’absorption des chocs (contraintes physiques) (11)
  • Concernant la fluctuation du LCR et la motilité du SNC, plusieurs études scientifiques ont démontré qu’en réalité ces deux phénomènes étaient secondaires à l’action des muscles cardiaques et diaphragmatique. (12)(13)
  • Les propriétés mécaniques de l’encéphale sont très différentes de celles du tissu osseux crânien. Le cerveau est une structure tellement souple et capable d’une grande déformabilité qu’il serait peu probable que sa seule action puisse engendrée une mobilité des os du crâne. Il y a une action sur le tissu osseux, certes, mais elle est insuffisante (14).

  En somme, ces informations scientifiques nous permettent d’avancer l’idée que le modèle théorique du concept crânio-sacré via la SSB est uniquement applicable chez le nourrisson. À la lumière des connaissances scientifiques actuelles certaines composantes du MRP ne sont plus recevables. Il serait préférable d’utiliser le terme de mécanisme respiratoire secondaire (MRS) (15).


En conclusion


  Le modèle crânio-sacré de Sutherland est un excellent outil pédagogique pour les écoles d’ostéopathie puisqu’il offre aux étudiants la possibilité de visualiser l’anatomie crânienne afin de la palper et d’avoir une attention et une intention de traitement.


  il est indéniable que Sutherland se soit inspiré d’autres courants de pensées pour étayer son concept tout comme l’avait déjà fait Still pour fonder l’ostéopathie avec comme exemple le mesmérisme [7], la phrénologie [8] ou encore le spiritualisme [9](16). Les bienfaits thérapeutiques de la méthode de Sutherland sont sans précédents et permettent à l’ostéopathie de progresser dans un champ que le Dr Still ne put pleinement étudier. Rejeter l’apport de Sutherland dans la science de l’ostéopathie serait rejeter une partie de l’histoire de notre profession qui peine déjà à se forger une identité.
 Cependant, au regard des connaissances de la science actuelle, il serait davantage cohérent que ce modèle soit enseigné dans les cursus d’ostéopathie pédiatrique puisqu’il reste applicable chez le nourrisson.
  Notre discours permet également de mettre l’accent sur l’urgence de la recherche en ostéopathie et surtout en ostéopathie crânienne. En effet, il est important de préciser qu’il n’y a pas de preuve de l’efficacité des techniques crâniennes mais il n’y a pas non plus de preuve de leur inefficacité. Ce besoin criant de recherche de qualité dans nos techniques servira à la fois les ostéopathes mais également les écoles d’ostéopathie qui doivent mettre à jour leur enseignement.
 L’ostéopathie peut utiliser l’EBP pour crédibiliser ses propos mais elle ne doit pas s’enfermer dans cette vision trop réductrice de son champ d’application.

  Gardons à l’esprit que la santé des patients doit rester la ligne de mire de l’horizon ostéopathique

Jérémy THOMAS
Ostéopathe D.O


Lire mon mémoire en pdf : Les perspectives évolutives du concept crânio-sacré appliquées à l’adulte.

Bibliographie

(1) Rapport CORTECS, disponible sur le site www.cortecs.org, octobre 2015

(2) Sutherland AS, Louwette HO. Avec des doigts qui pensent. Vannes : Sully ; 2014.

(3) Swedenborg E. The Brain, Vol. 1 of 4 : Considered Anatomically, Physiologically and Philosophically ; The Cerebrum and Its Parts. Vol. 1 à 4. Forgotten Books ; 2018. 848 p.

(4) Jordan T. Swedenborg’s influence on Sutherland’s ‘Primary Respiratory Mechanism’ model in cranial
osteopathy. Int J Osteopath Med. sept 2009 ;12(3):100‐5.

(5) Bel F. William Garner Sutherland a-t-il été influencé par Walter Russell ? Apostill n°6 « L’ostéopathie et la sphère crânienne » p 49. mars 2000 ;49‐56.

(6) Sorrel M. L’ostéopathie crânienne de Charlotte Weaver. Apostill n°6 « L’ostéopathie et la sphère crânienne » p 47. mars 2000 ;47‐56

(7) Bel F. Plaidoyer pour une ostéopathie vivante. 2020. 175 p.

(8) Sutherland WG, Espinasse V, Tricot P, Sutherland AS, Wales AL. Contributions de pensée : compilation de textes de William Garner Sutherland, DO, dans le domaine de l’art et de la science en ostéopathie et incluant le concept crânien en ostéopathie, écrits entre 1914 et 1954. Vannes : Sully ; 2017.

(9) Bordoni B, Zanier E. Sutherland’s legacy in the new millennium : the osteopathic cranial model and modern osteopathy. Adv Mind Body Med. 2015 ;29(2):15‐21.

(10) Harth S, Obert M, Ramsthaler F, Reuß C, Traupe H, Verhoff MA. Ossification Degrees of Cranial Sutures Determined with Flat-Panel Computed Tomography : Narrowing the Age Estimate with Extrema. J Forensic Sci. mai 2010 ;55(3):690‐4.

(11) Herring SW, Teng S. Strain in the braincase and its sutures during function. Am J Phys Anthropol. 1 août 2000 ;112(4):575‐93.

(12) Greitz D, Wirestam R, Franck A, Nordell B, Thomsen C, Sthlberg F. Pulsatile brain movement and associated hydrodynamics studied by magnetic resonance phase imaging : The Monro-Kellie doctrine revisited. Neuroradiology. 1992 ;34(5):370‐80.

(13) Gabutti M. Fluctuation du LCS [Internet]. Disponible sur : http://lecranien.org/blog/blog/fluctuation-lcs.html

(14) Gabutti M. Mouvements vasculaires rythmiques de l’encéphale [Internet]. Disponible sur : http://lecranien.org/blog/blog/mvts-encephale.html?fbclid=IwAR2M- -PrnNiNypLb4FN-Utk5LgvLSEqF-ntaSOtdGwujoUqvLDOW55nHPYQ

(15) Bordoni B, Walkowski S, Ducoux B, Tobbi F. The Cranial Bowl in the New Millennium and Sutherland’s Legacy for Osteopathic Medicine : Part 1. Cureus [Internet]. 12 sept 2020 [cité 14 sept 2020] ; Disponible sur : https://www.cureus.com/articles/40994-the-cranial-bowl-in-the-new-millennium- and-sutherlands-legacy-for-osteopathic-medicine-part-1

(16) Trowbridge C, Tricot P, Francès J-H. Naissance de l’ostéopathie la vie et l’oeuvre da A.T. Still. Vannes : Sully ; 2010.

[1Mécanisme Respiratoire Primaire, définit par William Garner Sutherland en ostéopathie.

[2Liquide céphalo-rachichien (aussi appelé liquide/fluide cérébro-spinal).

[3Membranes de tensions réciproques.

[4Pratique basée sur les preuves se définissant comme l’utilisation consciencieuse explicite et judicieuse des meilleures données disponibles pour la prise de décisions concernant les soins à prodiguer à chaque patient. Les preuves sont généralement issues d’essais randomisés en double aveugle, de méta-analyses ou encore d’études transversales.

[5Doctorante en philosophie (PhD) et créatrice du Rolfing, elle est également connue pour avoir été la secrétaire personnelle de Sutherland.

[6Joseph Wolfgang von Goethe (1749 – 1832) : poète, scientifique, romancier et politicien allemand.

[7Théorie exposée par Mesmer selon laquelle les êtres vivants sont placés sous l’influence d’un fluide magnétique qui peut guérir les maladies nerveuses.

[8Étude fondée par F. J. Gall, qui relie chaque fonction mentale à une zone du cerveau et soutient que la forme même du crâne indique l’état des différentes facultés.

[9Doctrine qui affirme l’existence de l’esprit comme réalité supérieure à la matière et antérieure à elle.



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