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La nécessaire évolution ostéopathique est-elle en marche ?

François Delcourt
 
Créé le : jeudi 5 août 2021 par François Delcourt

Dernière modificaton le : vendredi 6 août 2021

L’index de Dieu donne « l’étincelle de vie » à l’homme (sans le toucher). La forme des drapés derrière la représentation de Dieu, dont la courbure ressemble étrangement à celle du cerveau humain, les formes rondes et enchevêtrées des angelots grassouillets évoquant les circonvolutions corticales, les pieds des chérubins, la jambe de Dieu comme tout droit sortis du foramen magnum, le bras séculier Divin donnant la vie comme un nerf optique admirant sa création reflètent-ils la sensibilité anatomique, matérielle et spirituelle de Michel Ange ?

Le toucher 2.0

Le toucher est-il en train de changer ? Je pense que non, la pratique ostéopathique peut changer mais le toucher reste le toucher et ce n’est que l’interprétation qui en est faite qui peut changer. Désolé pour les geeks avides de transhumanisme rapide et incertain, même récemment connectées les interactions tactiles, relationnelles, pour résumer humaines, ne modifient en rien nos relation humaines justement.
La pratique de l’ostéopathie a changé, et ce, récemment vu le rajeunissement du POF (paysage ostéopathique français) et la démographie galopante. Ainsi la représentation sociale et médicale de l’ostéopathe change aussi par voie de conséquence sans pour autant changer la pratique ostéopathique.
Mais qu’en est-il de nos représentations à propos du toucher ? Quelles images avons-nous de notre pratique sur les corps de nos patients ? Plus généralement, la pratique, les théories et la sémantique de l’ostéopathie ont-elles évolué ou doivent-elles évoluer ?

J’ai eu l’honneur de présenter, au cours d’une conférence organisée par l’Académie de l’Ostéopathie (AO), des modèles théoriques ayant comme hypothèse d’éclairer la compréhension de l’ostéopathie. A-t-on encore besoin de présenter l’ostéopathie ? (voir article) Si celle-ci bénéficie d’un engouement récent tant de la part de la patientèle que de la clientèle estudiantine, elle n’en demeure pas moins critiquée, vilipendée voire tout simplement ignorée par certains milieux scientifiques et médicaux.

Démographie : la fin d’un modèle de cabinet ?

Vu de l’extérieur, l’ostéopathie semble être un étrange équilibre entre des concepts traditionnels et un mouvement novateur supporté par une jeunesse en marche (sans mauvais jeu de mot avec un mouvement politique récent). La démographie ostéopathique galopante dans certaines régions (Osteofrance, le ROF ou le SFDO dénoncent ce fait récent) pousse les jeunes ostéopathes fraichement installés à se présenter à d’autres professionnels de santé afin de parfaire leur réseau.
Seulement voilà, un réseau n’a rien à voir avec un partenariat.
Le partenariat et la relation coopérative professionnelle vise à optimiser les liens verticaux et horizontaux, c’est à dire respecter les relations hiérarchiques médicales initialement mises en place par l’état et les relations moins formelles entre praticiens de santé ou non, d’égal à égal, à compétences différentes, centrées sur l’état de santé du patient. A ce titre, le recours à des compétences autres que celles issues de sa propre obédience professionnelle, tel que les pratiquent les sociétés commerciales dans la notion de Supply Chain Management conduit à privilégier une relation de partenariat à des fins d’optimisations économiques (réduction du nombre de consultations), managériales (évite le nomadisme médical ou le gouroutisme) et stratégiques (le soin et la guérison du patient au plus vite).

Cette optimisation, avec le patient au centre du dispositif, qui devrait être le fer de lance des maisons médicales et autres centres de santé, n’en est rien. Pour des raisons légales en premier lieu, ou le partage d’une simple salle d’attente médecin/ostéopathe se doit d’être distinguable afin de ne pas tromper le patient sur l’attendu médical ou non du soin ; le conseil de l’ordre y veille avec soin, justement…

Ainsi la pratique ostéopathique hospitalière reste anecdotique.

La coopération tant désirée est plus en réalité une forme de connivence et la stratégie partenariale se limite plus à de simples réseaux de connaissance. Aujourd’hui, un jeune ostéopathe fraichement diplômé, fils d’un notable médical, paramédical ou autre, a plus de chance de recevoir des patients qu’un confrère installé dans la même région quelles que soit leurs compétences professionnelles respectives. Si tu veux un cabinet qui dépote, commence par soigner tes potes.

Marketing sauvage

La démographie ostéopathique a changé, personne ne peut le nier. Le jugement positif ou négatif sur celle-ci est une question d’interprétation. Toujours est-il qu’aujourd’hui les jeunes installés ont fait des études de marché, parfois eux-mêmes ou par des frères et sœurs, parents, aguerri à la chose. La pratique libérale doit-elle évoluer vers le marketing sauvage des jeunes diplômés en installation ? Courriers de présentation, fidélisation de la clientèle, bientôt les soldes et le black Friday au cabinet ?
Le marketing est devenu tellement sauvage qu’on en est à se demander si bientôt certains confrères ne vont pas faire de la vente comme dans les cabinet de capilliculture (terme desprogien signifiant coiffeur). Récemment j’ai vu une publicité d’un objet sensé apporter bien-être et détente. bien évidemment tout de suite repris par une partie de la communauté ostéopathique comme étant une invention d’A.T Still et les prémisses de sa réflexion ostéopathique. A quand la vente de produits dans les cabinets d’ostéopathes ?

On se souvient des cabinets d’ostéopathie des précurseurs, souvent secrets, dans l’ombre, cachés, occultes, réservés aux initiés accessibles uniquement par bouche à oreille à aujourd’hui où l’on voit fleurir de beaux cabinets fraîchement désignés et décorés avec goût, googlisés, facebookés, pages-jaunisés avec soin. Récemment en passant devant l’étal d’un commerce de bouche, j’ai entendu le vendeur répondre à sa cliente lui demandant sur le fait de savoir comment était sa marchandise : « Beaux et pas chers, ils ont tout pour plaire… ». C’est à se demander parfois si le fleurissement des cabinets remplis de jeunes diplômés avides de clientèle ne serait pas dans le même ordre d’idée.

Changement de pratiques

Uberostéo ?

Si le soin ostéopathique semble difficile lorsqu’il est associé à des praticiens médicaux, il semble plus véloce récemment avec l’entreprise. Bon nombre de sociétés existent depuis peu mettant en relation (partenariale justement) les compétences de patriciens ostéopathes divers et variés avec les salariés des entreprises. Les déboires de certaines entreprises face à leurs salariés « burn outés  » ont permit la création d’une loi obligeant l’entreprise (obligation de prévention des risques psychosociaux) à être aux petits soins envers ses salariés.
Moyennant une participation financière de l’entreprise à la prise en charge partielle des soins de ses salariés ainsi qu’une participation financière des praticiens au bon fonctionnement de l’entreprise partenaire, ces largesses sont sensées éviter les TMS et autres stress. En dehors des bénéfices indéniables d’une telle prise en charge salariale, une question centrale se pose : va-t-on vers une uberisation des pratiques ostéopathiques ? Après Uber caisse et Uber bouffe, allons nous vers Uber ostéo ?

Ostéo solidaire

Une pratique plus emphatiquement mais moins financièrement réjouissante et néanmoins épanouissante est le développement de l’ostéopathie solidaire et humanitaire. Du quart monde français au tiers monde mondial, en passant par la prise en charge du handicap, de nombreux jeunes et moins jeunes diplômés œuvrent de leur art envers les plus nécessiteux. Du financement personnel, associatif ou participatif via des plateformes de crowdfunding, ces pratiques du type gagnant/gagnant explosent. Les centres de formation ne sont pas en reste car la loi les obligent à créer des cliniques intégrées et autres activités caritatives et évènementielles sportives garantissant à la fois les soins externes et une bonne pratique professionnelle et expérientielle ; encore une stratégie gagnant/gagnant.

Manifestement, on peut dire que la pratique de l’ostéopathie a changé, et ceci en peu de temps. Le nombre des praticiens s’est développé et les pratiques se sont diversifiées. (voir liste en référence à la fin de l’article)
Mais qu’en est-il de l’enseignement et des modèles ?

Les modèles, la pratique

Tutorat et compagnonnage

Bien souvent l’apprentissage ostéopathique fut comparé à une forme de compagnonnage. L’apprenant novice est confronté à ses pairs et confrères lors de ses apprentissages pratiques en vue de devenir impétrant et diplômé. Au cours de ces années d’apprentissage, l’apprenant est amené à faire des « stages » chez des confrères diplômés depuis de nombreuses années afin d’observer et de « contacter », de toucher du(es) doigt(s) le métier au travers des patients et des praticiens expérimentés. Parfois, ce temps de « contact » s’effectue au delà du diplôme, en stages post-gradués afin de parfaire voire de découvrir des savoir-faire, d’autres pratiques et techniques diverses. Le terme d’assistanat me paraît moins adapté que le terme de compagnon si on reprend la définition du compagnonnage.
« Temps pendant lequel un ouvrier, après son apprentissage, doit travailler comme compagnon chez un maître avant de devenir maître lui-même.

Association de solidarité entre ouvriers d’un même corps de métier ; réunion des ouvriers en différentes associations. » CNRTL
La notion de réseau de transmission des savoirs et des identités par le métier me semble plus appropriée qu’une simple assistance et aide à la gestion débordante d’un agenda trop rempli.

L’apprentissage et l’enseignement de l’ostéopathie (voir article ici et ), que j’ai déjà évoqué n’ont rien de simple et de simpliste, le format du compagnonnage et du tutorat, les pédagogies, les apports récents des neurosciences, l’autorité bienveillante liée à la compétence, susciter la curiosité, l’esprit critique et la motivation, autoriser les erreurs, toutes ces notions me semblent être primordiales à un accompagnement bénéfique dans la pratique de l’ostéopathie.

Les modèles, les concepts

Les théories des maîtres

Un bref historique présentant les concepteurs et suiveurs de la méthode.
Selon la définition du registre des ostéopathes de France : "L’ostéopathie consiste, dans une compréhension globale du patient, à prévenir, diagnostiquer et traiter manuellement les dysfonctions de la mobilité des tissus du corps humain susceptibles d’en altérer l’état de santé."
Elle repose sur des principes énoncés par son fondateur A.T. Still, il n’a énoncé que des principes et non une ribambelle de techniques. Ces principes sont les suivant :

L’unité du corps

Le corps forme un tout, unique et spécifique à chacun, toute perturbation d’un de ses éléments constituant aura un impact sur l’ensemble. C’est le principe de globalité.

Interdépendance entre Structure et fonction

Ainsi corriger la structure en dysfonction aura un impact sur la fonction. La perte de mobilité d’une structure va perturber sa fonction.

L’auto-guérison

Le corps possède en lui tous les éléments propres à sa guérison. La libre circulation de tous ces éléments au travers des artères les véhiculant permet l’homéostasie du corps.

« La règle de l’artère est suprême »

Issue du principe d’auto-guérison, l’artère est l’élément primordial à la bonne circulation des fluides assurant l’homéostasie.

Basé sur ces principes de nombreux suiveurs, contrairement au concepteur, proposent plein de techniques générales ou adaptées à des pathologies aussi diverses que variées. Nous sommes parfois loin de ces principes qui laissaient la place à une pratique diverse, intuitive et subjective faisant appel autant à des savoirs institutionnels qu’à des savoirs être. C’est le premier problème.
Le deuxième problème réside dans l’interprétation faite à l’époque des fondateurs de la physiologie humaine.

« Pour que l’étudiant puisse comprendre pourquoi la puissance artérielle ou céleste doit être amenée pour agir avec toute sa force sur la substance terrestre ou corporelle, il lui suffit d’imaginer un moment que l’organisation physique de l’homme contient toutes les substances chimiques appartenant à la Terre et que ces substances chimiques sont poussées à une forte croissance par la force vitale ou la nourriture venant pour l’essentiel du sol. Aucune croissance ne peut apparaître sans l’assistance des forces célestes, divines ou atmosphériques telles que la rosée, la pluie, la lumière, l’obscurité et la température, qui permettent à la végétation de vivre. Il suffit à l’étudiant de réfléchir un moment pour savoir que les lois régissant la croissance végétale gouvernent de la même façon la vie animale. » (A.T Still. 1902)

« Et aujourd’hui, je suis convaincu, comme je l’ai été pendant cinquante ans, que l’artère est le fleuve de la vie, de la santé et du bien-être et que lorsque la sang est chargé ou contaminé, la maladie survient. » (A.T. Still. 2017)

Personne ne condamne, ni ne peut critiquer ce point de vue aujourd’hui à la vue de l’importance des maladies cardio-vasculaires chronicisées au XXIe siècle.
Ce qui peut être condamnable, c’est la forme prise pour affirmer des vérités, des convictions, voire des ressentis. Les biais cognitifs existent
(voir article ici, ici et ), les biais perceptifs aussi, quant à la notion de vérité…

Parler de « rivières de la vie » et de principe vital, évoquer le divin ou dame nature face à l’émerveillement constaté dans l’orchestration du vivant n’a rien d’ostéopathique. Cet émerveillement, on le retrouve à toutes les époques, du séminariste religieux au scientifique de tout bord.
Sans vouloir être nostalgique voire pathétique, non pas que j’abdique mais devons-nous passer d’une théorie ostéopathique empirique, historique et biographique parfois éclectique et féerique, excentrique, clinique mais souvent trop allopathique, symptomatique, antalgique ou archaïque cherchant la guérison des apathiques et anémiques, boulimiques polyglucidiques et anorexiques, dyslexiques, cervicalgiques et lombalgiques, en gros les maladies chroniques de ma chronique, à une ostéopathie plus clinique, plus scientifique et critique, parfois plus cathodique voire numérique et télégénique ? Sommes-nous à un tournant théorique sémantique et critique nécessaire avant un effondrement ostéopathique apocalyptique ?

Les modèles théoriques à l’aune des sciences actuelles

Dans la définition de l’ostéopathie (décrets 2014) : l’ostéopathe, dans une approche systémique, après diagnostic ostéopathique, effectue des mobilisations et des manipulations pour la prise en charge des dysfonctions ostéopathiques du corps humain afin d’améliorer l’état de santé.
La notion de diagnostic propre à l’ostéopathie, se déroule en deux étapes : la première concerne les limites de la prise en charge du patient par l’ostéopathe et lui permet d’identifier les symptômes et signes d’alerte justifiant un avis médical préalable à une prise en charge ostéopathique correcte. C’est le diagnostic d’opportunité (ou d’exclusion) garant de la sécurité du patient.
La deuxième lui permet d’identifier et de hiérarchiser les dysfonctions ostéopathiques et leurs interactions afin de décider du traitement ostéopathique le mieux adapté à l’amélioration de l’état de santé.
La dysfonction ostéopathique est une altération de la mobilité, de la viscoélasticité ou de la texture des composantes du système somatique. L’ostéopathie a ainsi pour objet diagnostique et thérapeutique l’évaluation et la modification des propriétés mécaniques des tissus conjonctifs. L’altération des propriétés mécaniques des tissus peut être à l’origine d’une altération de l’état de santé.
Le bilan ostéopathique représente une suite de tests qui respecte un protocole bien défini afin d’établir un diagnostic global. Ce diagnostic, qui n’a rien de commun avec un diagnostic médical en rapport à une pathologie, donne une image, une représentation mentale de la réalité du patient le jour de la consultation.
Cette représentation, qui est une vue d’ensemble en premier lieu, vient s’affiner au fur et à mesure du déroulement du bilan corporel. L’ostéopathe vient zoomer sur différentes régions du corps, utilise différents types de tests, afin d’avoir une représentation précise de la logique de fonctionnement propre de l’ensemble du corps de chaque individu.

La nécessité des modèles

Systèmes complexes, intelligence collective, mécanobiologie

Les sciences évoluent de façon non-linéaire, par bonds successifs avec parfois des conceptions diamétralement opposées. Au cours du temps, une vision partagée de la réalité se fait jour selon une méthode à suivre au sein d’une communauté scientifique. C’est la notion de paradigme qui fait autorité jusqu’à ce que celui-ci soit remplacé par un autre. Le paradigme nait « d’une découverte scientifique universellement reconnue qui, pour un temps, fournit à la communauté de chercheurs des problèmes type et des solutions » (Kuhn T. 1970).
"L’utilité d’un paradigme est de renseigner les scientifiques sur les entités que la nature contient ou ne contient pas et sur la façon dont elles se comportent. Ces renseignements fournissent une carte dont les détails seront élucidés par les travaux scientifiques plus avancés. En apprenant un paradigme, l’homme de science acquiert à la fois une théorie, des méthodes et des critères de jugement, généralement en un mélange inextricable". Un paradigme "détermine la légitimité des problèmes et aussi des solutions proposées" (Kuhn T. 1970).
Ces nouveaux paradigmes et les modèles qui lui sont liés sont « incommensurablement » éloignés et incompatibles avec les anciens, ils s’opposent radicalement sans nécessairement se compléter, la confrontation et la comparaison argumentées de ceux-ci s’imposent et fait ainsi évoluer nos conceptions du monde. 

La démarche systémique, le modèle de la complexité 

Brièvement, un système complexe est, de manière générale, un système constitué d’un grand nombre d’entités hétérogènes qui interagissent localement les unes avec les autres et qui créent ainsi de multiples niveaux de structures et d’organisations collectives.
Les systèmes complexes, particularité du vivant, sont caractérisés par deux notions ; l ‘émergence et l’auto-organisation. (voir article pour plus de détails).

La notion d’émergence implique l’apparition d’une structure globale, de nouvelles propriétés, de fonction à partir d’interactions locales entre les constituants.
Ces structures émergentes peuvent avoir, dans les cas les plus intéressants, des propriétés fonctionnelles émergentes elles aussi en ce qu’elles ne peuvent pas être prédites, à priori, à partir des propriétés individuelles des constituants ». (Atlan 2011)

Le terme d’auto-organisation désigne l’émergence spontanée et dynamique d’une structure spatiale, d’un rythme ou d’une structure spatiotemporelle (se développant dans l’espace et le temps) sous l’effet conjoint d’un apport extérieur d’énergie et des interactions à l’oeuvre entre les éléments du système considéré. » A. Lesne

L’intelligence collective

L’intelligence collective désigne les capacités cognitives d’une communauté résultant des interactions multiples entre ses membres (ou agents). La connaissance des membres de la communauté est limitée à une perception partielle de l’environnement, ils n’ont pas conscience de la totalité des éléments qui influencent le groupe.
L’intelligence collective regroupe des comportements collectifs que l’on retrouve dans l’organisation des animaux dits sociaux (termites et fourmis), les déplacements collectifs amiboïdes, jusqu’au comportement des foules. La compréhension de ces phénomènes nécessite une approche d’interaction systémique à une échelle individuelle, sociale, mondiale.
Si l’on veut résumer ces comportements :

Pas de « chef d’orchestre » : Les comportements collectifs émergent dans des groupes dénués de leader.
Une information locale et limitée : chaque individu accède à une information partielle et locale.
Un ensemble de règles simples : chaque individu suit un nombre de règles limitées et simples.
Des interactions sociales multiples : des réseaux complexes d’interactions permettent d’échanger de l’information et de coordonner leurs activités
Une structure émergente utile à la collectivité : Chaque individu trouve un bénéfice à collaborer (parfois instinctivement) et sa propre performance au sein du groupe est meilleure que s’il était isolé. L’ensemble crée une structure organisé et adaptable

La mécanobiologie : La mécanique du biologique

La mécanobiologie (voir article) recouvre tous les aspects « mécaniques » liés à la biologie. Les propriétés mécaniques des tissus biologiques sont soumises à des lois physiques de déformations minimes. Un tissu biologique soumis à une force (extérieure ou intérieure) créant des contraintes sur celui-ci va provoquer des déformations (visibles ou pas). Le tissu vivant va réagir et s’adapter à ces contraintes en se transformant, il va devenir plus rigide ou plus souple, c’est à dire changer sa qualité élastique, acquérir de la masse ou au contraire en perdre.
Lorsque l’on change d’échelle, qu’en est-il de l’action de ces forces mécaniques à l’échelle de la cellule ? La cytomécanique désigne tous les processus mécaniques au niveau cellulaire. Soit principalement : l’adaptation fonctionnelle, la contribution cellulaire au comportement mécanique d’un tissu. À l’échelle de la cellule, c’est tout simplement toute son organisation : sa mobilité, son adhérence, sa prolifération, sa différentiation et toute un série de comportements complexes qui font appel à des forces mécaniques.
Le principe de base à l’origine de ces processus d’origine mécanique au niveau cellulaire se nomme la mécanotransduction. C’est la transmission d’un signal mécanique en un autre type de signal. On soupçonne même que la mécanotransduction pourrait être à la base de modifications épigénétiques.

La sémantique

« Étude d’une langue ou des langues considérées du point de vue de la signification ; théorie tentant de rendre compte des structures et des phénomènes de la signification dans une langue ou dans le langage ». CNRTL

Existe-il un lexique sémantique ostéopathique ? Comme toute profession, elle crée un réservoir dans lequel le praticien vient puiser son vocabulaire. Ce vocabulaire est au lexique ce que le souvenir est à la mémoire. La sémantique professionnelle ostéopathique s’est construite à partir de son histoire en spécialisant des termes, ce qui donne une terminologie (la terminologie règle le sens du mot dans son emploi technique). Ces mots sont reliés à une époque et un domaine. Ces termes peuvent être spécialisés - ce que recherchent les ostéopathes dans la spécificité de leur art – ou vulgarisé c’est à dire emprunté ou existant lors de la création de la métaphore ou de la métonymie.

Faire du « fonctionnel » ou du « structurel » relève d’une approche manuelle thérapeutique différente pour les initiés mais qu’en est-il des non-initiés ? Le problème s’avère d’autant plus présent lorsque les ostéopathes revendiquent l’interdépendance de la structure et de la fonction.
Pour paraphraser Pierre Bourdieu à propos de la sociologie : « L’ostéopathie ne vaudrait pas une heure de peine si elle devait être un savoir d’expert réservé aux experts. »
La « marée » peut aider le praticien débutant dans son ressenti - « écoute » - palpatoire d’une variation cyclique d’un rythme tissulaire perçu sans pour autant préciser de quoi il s’agit, ni si cette perception est réellement ressentie ou induite.
De l’évocation du « souffle de vie » à la « grande marée », ce langage, comme tout langage, est équivoque (un mot a plusieurs sens) et non univoque (un mot pour un seul sens). Il a une fonction de symbolisation. Le mot est un signe linguistique, il est graphique et phonique, le signe est institué, il n’est pas naturel mais issu d’une culture, et arbitraire ; c’est à dire qu’il n’y a pas de rapport entre le signifiant (le mot) et le signifié (l’objet). (Voir article)

Dans le mot osteopath construit par le fondateur (antonomase de A.T. Still), voulait-il nommer les caractéristiques d’une maladie des os ou plutôt les caractéristiques d’une « voie » délétère dans la dysharmonie entre deux os mal agencés (Selon les bonesetters de l’époque) favorisant l’avènement d’une mauvaise circulation des fluides et d’une biomécanique altérée ?

« L’analogie exprime le rapport existant entre des choses ou entre des personnes qui présentent des caractères communs ; ressemblance, similitude. Point commun à des choses et qui crée leur ressemblance. » Larousse

L’analogie joue sur la ressemblance, la vraisemblance, la reconnaissance (voire bien souvent la méconnaissance) lors de la construction consciente de la perception somatosensorielle.
Un cerveau dans sa boite crânienne est dans le noir, ne perçoit pas le toucher (les chirurgiens stimulent le cerveau lors de chirurgies spécifiques sans anesthésie de celui-ci), ni les sons. Il ne reçoit que des influx nerveux et neuro-hormonaux issus du corps lui-même (intéroception) ou de l’extérieur (extéroception) par l’intermédiaire de récepteurs adéquats. Les représentations du monde extérieur (et intérieur) ne sont que des constructions transformées de nos perceptions.

Notre conscience crée, interprète, associe, imagine, notre réalité à partir de nos perceptions (conscientes et inconscientes) afin de construire nos connaissances du monde.

« La connaissances s’acquiert par l’expérience, tout le reste n’est que de l’information » Albert Einstein.

Notre cerveau bayésien simule à partir de nos perceptions et de ce que l’on connaît déjà en terme de vraisemblance, de logique en rapport à nos perceptions passées et pas forcement dans un rapport de réalité. Nos perceptions et nos représentations (notre réalité) ne sont des vérités que pour nous-mêmes.

Le langage et les limites de la représentation

« Les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde » (Wittgenstein 1921)

Le modèle est « une représentation formelle d’une manière de se rapporter à un objet » selon différents auteurs philosophiques. Selon la forme de l’expression, traduisible en langage celle-ci permet l’évocation, la critique, la pensée divergente et l’enseignement de celle-ci.
La manière de se rapporter, évoque la faculté de représentation faisant appel à des connaissances divergentes et différentes mais aussi, la sensation et l’action. L’objet quant à lui se rapporte à des idées ou des phénomènes.

Le langage assimile des objets et des représentations, souvent en image de façon grossière et dont la traduction peut sembler illégitime. Ce qui est en jeu, et l’ostéopathie n’y échappe pas, c’est la représentation en mots, l ‘efficacité et plus spécifiquement l’efficience du langage.
Le formalisme, et ses modèles liés, apportent précision et distinction appelant à des nouveaux termes.
Le formalisme et l’argumentation, qui peut mettre en avant les erreurs passées, sont solidaires des termes neufs, non-conventionnels pour certains ou au contraire très conventionnels voire universels.

Pour Bergson (Bergson 1889), le mot solidifie et réifie (chosifie) la sensation perçue à partir du moment ou celle-ci est nommée.
« En réalité il n’y a ni sensations identiques, ni goûts multiples ; car sensations et goûts m’apparaissent comme des choses dès que je les isole et que je les nomme, et il n’y a guère dans l’âme humaine que des progrès. » (Bergson 1889)

Il évoque l’influence du langage sur la sensation et le décalage parfois du terme grossier, brutal qui enferme avec lui tout ce qu’il il y a d’impersonnel, de stable, de commun, de la sensation écrasant avec lui l’ineffable, le singulier, les sensations délicates, furtives individuelles.
Plus que la globalité c’est la singularité qui me semble essentielle. Toute chose étant singulière, toute sensation l’est aussi. Le corps de chacun étant singulier, toute sensation émanant de ce corps (le patient) et par ce corps (le thérapeute) l’est aussi.

La technique auréolée d’un nom prestigieux ou présentée par un prof tout aussi prestigieux et les valeurs dont ceux-ci sont porteurs s’interposent avec la sensation perçue effectivement et celle qui est consciente ou verbalisée. La peur de la sanction, la honte face aux collègues, l’empathie ou l’antipathie du groupe sont autant de fourvoyeurs de la sensation réellement perçue (ou non d’ailleurs). Combien d’étudiants (me) verbalisent des sensations qu’ils n’ont pas perçues, soit pour être tranquilles ou me faite entendre ce que je suis sensé entendre. Quel intérêt ?
Bien souvent ils sont démasqués par le temps mis pour tester ou traiter des tissus, trop long ou trop rapide avec des résultats soit mirobolants soit inexistants.

Le langage ne peut retenir de nos sensations fugaces, furtives et singulières que ce qui peut être partagé donc simplifié et dénaturé. C’est à cause du langage que l’on perd la singularité des choses. D’autre part, c’est à cause de lui que l’on perd également la singularité des sensations.
"La pensée demeure incommensurable avec le langage."

Mais il précise « Il n’y a guère dans l’âme humaine que des progrès. »
Ce « progrès » fait appel à la transformation continue de la sensation et de ses représentations, ce que les neurosciences appellent aujourd’hui « plasticité ». Nommer c’est aussi cartographier (les cartes mentales de Damasio) donc simplifier et accepter de perdre la singularité.

En littérature ce sont les figures de style (sans mauvais jeu de mot avec Still) qui permettent à un auteur d’utiliser des mots d’usage ordinaire mais de les manier avec grâce, talent et singularité pour rendre compte de ses émotions, sentiments et sensations.

La créativité sémantique, artistique, est immense mais, à l’opposé, l’anthropomorphisme peut être grand. Rollin Becker disait par aphorisme « seuls les tissus savent » ou encore à propos des cellules : « Les cellules ont deux choses en commun, une philosophie et un but. Leur philosophie est universelle, non spécifique. A ce niveau, toutes obéissent aux mêmes lois. C’est au niveau du but qu’elles sont spécifiques. En tant que praticiens ostéopathes, nous acceptons la spécificité de leur but. Nous travaillons avec leur universalité »
La concision de l’aphorisme résume tout, en effet, de notre pratique ostéopathique mais surtout plus généralement de la notion d’intelligence collective tissulaire. Par contre, la citation fait un amalgame anthropomorphique entre nos représentations et notre faculté métacognitive et ce que peut faire une cellule. Hélas, la cellule ne se représente rien, n’a aucune conscience d’elle-même, ne fait pas de philosophie, ne se donne aucun but, elle ne fait que s’adapter à son environnement afin de survivre. Non, il n’y a pas de
Peut-on alors parler d’intelligence collective tissulaire ?

On parle souvent du phénomène d’auto-guérison à propos du corps et de la démarche ostéopathique. Cette notion peut-elle être remplacée par les notions plus générales d’auto-organisation voire d’auto-régulation ? Nous intervenons sur le corps du patient mais pas sur une maladie. L’ostéopathie peut faire de « l’optimisation corporelle » en intervenant sur le tissu conjonctif du corps, la guérison dépend de nombreux facteurs que bons nombres d’ostéopathes n’ont parfois même pas idée, les patients non plus, et cette guérison peut prendre des années et nécessiter un travail personnel et pluridisciplinaire.

Notre discours sur des notions d’interdépendance entre la structure et la fonction, la relation corps / âme / esprit, la globalité qui ne semble désigner qu’une échelle étendue, le microcosme et le macrocosme emprunté à la philosophie, ne peuvent-ils pas regrouper des termes plus génériques comme la systémique et les systèmes complexes ?

Les analogies liées à la l’approche cranio-sacrée comme le souffle de vie, la marée, la respiration primaire, les impulsions rythmiques tissulaires ne sont-elles pas tout simplement le comportement de la matière active ? (Voir article)

Les scientifiques parlent aujourd’hui de la notion de matière active, en ce sens, que ce processus auto-organisé se retrouve à toutes les échelles, des amas moléculaires en passant par les regroupements tissulaires jusqu’aux processus auto-organisés des bancs de poissons en pleine mer.

Dernier point, la recherche de l’équilibre tissulaire, le Still point, le point neutre, le point d’immobilité statique ou dynamique, le fulcrum peuvent être ambiguës lorsque l’on sait que le vivant est en non-équilibre thermodynamique ! L’état d’équilibre caractérise la mort et non le vivant. Le vivant est un système dissipatif, en changement et en adaptation constante, ouvert sur son environnement et échangeant constamment avec lui, puisant des éléments dans cet environnement et les transforme pour se construire lui-même.

Références 

A.T Still. The philosophy and Mechanical Principles of Osteopathy. 1902.
A.T. Still. Autobiographie du fondateur de l’ostéopathie. Sully. Edition critique établie par Jean-Marie Gueullette. 2017
Kuhn Th., La structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1970.
Atlan Henri. 2011. Le vivant postérieur-génomique. Qu’est-ce que l’auto-organisation ? Odile Jacob.
Ludwig Wittgenstein. 1921. Tractatus logico-philosophicus. Gallimard.
Bergson Henri. Essai sur les données immédiates de la conscience. Alcan 1889. Thèse de doctorat.

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Ostéopathie en entreprise

http://www.osteoentreprise.com

http://www.osteopathe-en-entreprise.com

http://reflexosteo.com/entreprises/

http://www.mes-osteos.fr/osteopathe-en-entreprise

http://myosteoprevention.fr

http://www.presenceosteo.fr

Ostéopathie humanitaire et solidaire

http://www.osteoenfantsdumonde.com

https://www.handsofsolidarity.com

http://www.osteopathesdumonde.org

https://hayat-osteo.com

Ostéopathes sans frontières

http://osteopathywithoutborders.com

Ostéopathie Solidarité Développement (OSD)

http://osd-france.com

L’union nationale des Enfants handicapés Espoir ostéopathie (EHEO). UNHEO.

http://uneheo.org

Le Site de l’Ostéopathie remercie François Delcourt de l’avoir autorisé à publier son article



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