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La rencontre en ostéopathie structurelle

Jean Bouhana
Créé le : dimanche 8 décembre 2019 par Jean Bouhana

Dernière modificaton le : mercredi 11 décembre 2019

Les processus perceptifs tactiles.

L’ostéopathie peut être vue, dans ses applications pratiques, sous un angle mécaniste, utilisant ainsi les lois qui régissent la mécanique des pièces osseuses et des tissus conjonctifs. Cette approche a constitué en grande partie les fondements de nos savoirs faire thérapeutiques hérités de nos rebouteux. Cela nous a permis en partie la construction d’un abord raisonné et cohérent de nos actions.

Nous avons pu ainsi expliquer certaines manœuvres, les améliorer voire les affiner. Nous avons pu également en créer d’autres en corrélation avec les données de l’anatomie, la biomécanique et la pathologie.

Cette conception mécaniste du rapport thérapeutique apporte une rationalité dans l’ingénierie de nos traitements et une cohérence dans leur mise en place.

Le thérapeute peut ainsi développer une expertise mécaniste, organiser ses rapports thérapeutiques avec ses patients et être le mécanicien de la structure humaine pour le bien de tous.

Mais si, à l’origine, l’ostéopathie structurelle est née de cette conception, elle a intégré, depuis plusieurs années, la prise en compte de la dimension humaine dans les rapports soignant-soigné.

Ainsi, il devient de plus en plus difficile pour le thérapeute de nier cette dimension humaine et ce quelle implique dans les rapports manuels du soin ostéopathique.

L’influence de cette dimension, qui paraissait peut être anecdotique au thérapeute manuel il y a 50 ans, s’est avérée prendre une importance capitale dans les rapports thérapeutiques ; ceci au point de lui donner parfois une place prépondérante et d’envisager les échanges thérapeute-patient sous l’angle de la phénoménologie de la rencontre.

Sont alors apparues un certain nombre de disciplines mettant en avant les particularités ainsi que les répercussions propres aux qualités humaines dans les échanges thérapeutiques et notamment dans les pratiques manuelles .

Le contact tactile est alors considéré comme l’interface entre les deux êtres qui partagent une expérience thérapeutique ; il véhicule un certain nombre d’informations dans une forme de communication d’être à être, au-delà des mots, ou le thérapeute s’expose tel qu’il est, sans faux semblant, en toute transparence et authenticité.

Il s’agit donc bien de déterminer à travers cette relation thérapeutique tactile, le rôle de la mécanique (articulaire ou tissulaire) et celui lié à la qualité de la rencontre.

Inclure la dimension humaine dans nos actes thérapeutiques manuels afin que nos traitements puissent toucher pleinement l’être rencontré devient une question essentielle.

Depuis A.T.STILL, de nombreux pionniers de l’ostéopathie ont prôné l’importance d’une dimension divine dans la thérapie. Le thérapeute « conscient » peut-il se suffire de la mécanique mécanicienne appliquée aux structures de son patient ?

Le but de ce propos n’est pas de discuter de l’existence ou non d’une part de mystère dans la réalité thérapeutique, mais plutôt de repositionner le soin en le recentrant sur la rencontre - vécue par les deux protagonistes : Le thérapeute, faisant alors partie intégrante de l’expérience du soin, est impliqué dans l’alchimie thérapeutique qui prend sens et de ce fait, sa véritable dimension.

 La rencontre en ostéopathie structurelle

L’homme est fondamentalement communicant. Il est organisé pour échanger avec son milieu extérieur ; y évoluer, y assurer ses fonctions principales et s’y actualiser.

Les moyens de communication sont assurés par ses 5 sens perceptifs, dont le tact, et les différentes fonctions qui lui permettent une interaction avec son milieu.

Mais c’est bien le « corps-conscience » qui perçoit.

Dans son ouvrage « Phénoménologie de la perception », Merleau-Ponty précise :

« C’est par mon corps que je comprends autrui, comme c’est par mon corps que je perçois les choses »

Il s’agit bien là de la mise en jeu de notre corporéité, c’est à dire de notre « conscience incarnée », notre « corps conscience » grâce auquel l’expérience de la rencontre avec l’autre devient possible.

Il s’en suit une co-création d’un espace d’échange entre les corps ou circulent nombre de phénomènes immatériels qui mènent à la connaissance de l’autre. Ainsi, Merleau-Ponty décrit les principes « d’intercorporalité » et de « circularité » qui régissent les phénomènes de la rencontre thérapeutique.

La question qui se pose alors au thérapeute manuel est comment mettre en jeu cette rencontre de façon à permettre pleinement l’émergence de phénomènes qui intéressent la thérapie ; comment peut-il générer et utiliser cette co-construction nécessaire.

La conception du vivant en tant que système bio-tensègre humain sensible nous permet de comprendre comment il est possible de percevoir à distance de son contact tactile, une structure chez son patient.

Pour ce faire il est nécessaire que les systèmes bio-tensègres sensibles du contactant et du contacté procèdent à une forme d’union de leurs structures, pour que, dans un temps provisoire, se forme une sorte d’unicité sensible.

C’est comme si les deux systèmes en présence unifieraient une partie de leurs structures bio tensègres pour permettre au contactant une perception de la prolongation ainsi créée, de cet espace sensible.

Ce modèle de représentation est calqué sur les systèmes architecturaux tensègres définis comme des systèmes qui se stabilisent par intégration des éléments qui travaillent en compression et ceux qui travaillent en tension. Ces systèmes répondent à des lois particulières avec des comportements spécifiques à ce type d’organisation.

Ainsi l’homme peut être considéré comme un système bio-tensègre, sensible, humain, et de ce fait il est communicant, doué d’affects humains et possède des capacités perceptives susceptibles d’utiliser ses divers sens.

Pour que l’approchant puisse percevoir chez l’approché une structure, à distance de son contact, cela nécessite une intercommunication, des deux systèmes tensègres sensibles en présence, permise par la situation relationnelle particulière de « non séparabilité ».

Quand , en tant que thérapeute, je veux interroger une structure à distance de mon contact, je peux, utiliser mon corps et ce que j’en perçois à travers ma gestuelle , ou / et, je peux utiliser les phénomènes propres liés à la situation de non séparabilité.

Nous développerons plus particulièrement le fonctionnement des contacts tactiles qui intéressent les pratiques ostéopathiques.

La caractéristique « humaine » de ce système tensègre ainsi considéré, lui permet de générer un certain éventail de situations relationnelles avec le milieu dans lequel il vit et dont la réalité devient une construction à partir de ses perceptions. Notamment, les relations inter humaines sont des co-constructions générées par les situations dans lesquelles elles sont initiées et desquelles émergent alors des phénomènes particuliers.

Nous porterons notre attention sur les mécanismes de la relation thérapeutique ayant pour vecteur le contact tactile.

Tout système humain peut entrer en relation avec un autre système bio tensègre sensible, mais les situations de rencontres empruntées sont diverses.

La rencontre thérapeutique est une situation particulière, nécessaire et incontournable pour créer une co-construction thérapeutique avec son patient ; C’est l’« intercorporalité » définie par Merleau-Ponty , également décrite par JM Delacroix.

 A) Les différentes situations de rencontre

De ces situations de rencontres, générées par le thérapeute, découlent un certain nombre de caractéristiques tactiles, de tonus manifestés et de conséquences perceptibles sensibles.
Nous décrirons les trois grandes situations caractéristiques de rencontres que le thérapeute va initier et qu’il va utiliser tout au long de sa séance.
Il ne s’agit pas d’étapes successives que le praticien va s’efforcer d’atteindre pour mener à bien son traitement, mais d’un ensemble de situations qu’il va vivre avec son patient, en les renforçant au gré des besoins.
C’est par le principe de « circularité » , la perception de l’« espace flottant », et par son intentionnalité, que le thérapeute va pouvoir naviguer dans ce tripode relationnel.
Ces trois situations relationnelles caractéristiques sont :

- La situation de séparabilité
- La situation de Non-séparabilité
- Le pôle de l’action.

a ) La situation de séparabilité

Cette situation se caractérise par la particularité du tonus du patient et du contact tactile du thérapeute.
Il s’agit là de la situation représentative de la relation sujet/objet.
Les deux personnes en présence gardent leur individualité et se définissent l’une par rapport à l’autre.
C’est la situation caractéristique que nous vivons avec notre patient lorsque nous l’accueillons et l’invitons à rentrer dans notre cabinet ; patient et thérapeute sont deux individus indépendants.
Il n’y a pas encore véritablement de mise en place d’une intercorporalité liée à une intentionnalité de création du « champ flottant » nécessaire à l’échange thérapeutique.
D’une façon générale, cette situation émerge et devient prégnante dès que le thérapeute fait exister le sujet et l’objet. Plus il fera exister l’objet , plus il se séparera de lui et plus il renforcera la polarité de séparabilité.

a 1) Le tonus manifesté :

C’est le mode tonal spécifique manifesté par le patient dans la situation de séparabilité. C’est un tonus « d’attente » : Il est à l’écoute de ce que fait son thérapeute ; Il peut manifester une certaine vigilance, une attente. Ce mode tonal est nommé tonus d’expectative.
La perception est dirigée sur une intercorporalité centrée sur un élément anatomique corporel du patient. Le champ de rencontre est précis et il définit le sujet et l’objet. Il monopolise la perception des deux protagonistes et par là même, les sépare.
Il n’y a pas véritablement d’initiation de sentiment sécuritaire caractéristique des autres situations de rencontre et toute manœuvre inadéquate ou intempestive peut renforcer le tonus d’expectative et le commuer en tonus de crainte, voire de défense.
C’est une situation impropre à la thérapie, mais elle est nécessaire dans certaines phases de la séance.
La séparation du sujet et de l’objet permet une acuité pour définir et préciser l’objet structurel exploré : le praticien renforce cette polarité quand il est amené à rechercher chez son patient des particularités, par exemple des repères anatomiques afin de préciser son diagnostic ou le lieu d’application de son action…

a 2) Polarité du fonctionnement mental :

C’est également dans cette situation qu’il pourra confronter ce qu’il perçoit par son contact avec ses expériences passées, et ce en accédant à ses apprentissages et expériences vécues ; Il faut entendre par là l’ensemble des expériences des apprentissages, extéroformés, hétéroformés et autoformés ( A. Moneyron ).
Le thérapeute peut alors confronter la situation tissulaire avec ses connaissances et élaborer ainsi ses stratégies de traitement : Que va-t-il faire, comment, pourquoi, dans quels buts…
La situation de séparabilité est la polarité de l’analyse, de la comparaison et du jugement. C’est le pôle de l’axe passé-futur.
Le couple patient thérapeute se retrouve, en quelque sorte, décalé du présent de l’expérience de la rencontre inter-corporelle de l’ici et maintenant.

a 3) Un mode tactile spécifique

Le contact tactile détermine et ancre la situation.
Ce sera un toucher savant, qui fera référence aux connaissances du praticien et qui pourra être le préalable à une analyse en vue d’une action.
Il détermine et renforce la situation. La conséquence de cette situation clivante est la séparation du couple patient thérapeute. Le contact tactile correspondant, de ce fait apparait et devient prégnant.
Ce type de contact tactile spécifique à la relation de séparabilité est nommé contact objectivant.
C’est un contact relationnel nécessaire au cours d’un traitement ; Il détermine, précise et quantifie la structure prise en considération.
Il sera utilisé régulièrement, en conscience, car il n’est pas adapté à l’acte thérapeutique et ferait instantanément basculer la relation dans la séparabilité et disparaitre la co-construction nécessaire aux échanges thérapeutiques.

En résumé le pôle de la séparabilité se caractérise par :

- Un mode de tonus de représentation : Le tonus d’expectative,
- La « séparation » des protagonistes,
- Une prégnance du contact tactile,
- Un type de contact spécifique : le contact objectivant,
- Le positionnement des protagonistes sur l’axe passé-futur,
- La possibilité de la spéculation et de l’analyse.

Il est instantanément généré ou favorisé par :

- Le contact objectivant,
- L’analyse qui repositionne la rencontre sur l’axe passé-futur,
- et d’une manière générale par toute démarche, du thérapeute, à prédominance concentrique ; consultation de « sa bibliothèque intérieure », application d’une manœuvre « récitée », jugement de son geste thérapeutique, doutes dans son action…

b) La non séparabilité

Cette situation est nommée non séparabilité par analogie à la description de l’expérience du paradoxe EPR en physique quantique, qui montre la non séparabilité de deux photons issus du même atome.

De même , cette situation rend les deux individus en présence, en quelque sorte non séparables dans ce pôle de rencontre thérapeutique avec comme conséquence, l’émergence d’un cortège de phénomènes spécifiques.

Comme dans le pôle de la séparabilité, la non séparabilité se caractérise entre autres par la spécificité des tonus manifestés et du contact employé par le thérapeute. Il y a partage d’un espace sensible commun, vécu dans le présent de la rencontre, et qui dépasse la structure.

Apparait alors l’émergence d’une co-construction sensible à l’intérieur de laquelle s’échangent des informations propres à cette rencontre thérapeutique spécifique.

C’est un espace qui concerne les deux individus en présence qui vivent un « être ensemble » décrit par JM Delacroix ; c’est grâce à ce « système interactionnel » initié par le thérapeute , par la qualité de son contact manuel et de sa présence d’être soignant, que se crée l’alchimie thérapeutique.

b 1) l’intercorporalité

Les deux corporéités se révèlent l’une avec l’autre.
L’intercorporalité qui se co-construit, est de ce fait révélée par l’interaction des deux corps-conscients (« corps connaissants » d’après Merleau-Ponty). Elle est perçue du dehors et du dedans. Elle est de nature diverse, aussi bien physique qu’émotionnelle, énergétique, spirituelle et comprend les mémoires stockées (M. Delacroix) .
Ceci se fait via l’interface communicante liée au contact tactile ostéopathique mais pas réduit à lui seul.

b 2) Intentionnalité et mise en place de la situation de non séparabilité

La situation de rencontre dépend du thérapeute ; c’est lui qui, par son action perceptive excentrique va l’initier, la renforcer, suivre les échanges qui vont s’opérer et engendrer une « co-affectation »
L’intention du thérapeute révèle une conscience perçue par les deux protagonistes.
C’est son « corps conscient », sa corporéité, qui est en mouvement et qui va révéler une réalité construite de ce fait avec la corporéité du patient.
L’intentionnalité tient compte de la nature diverse de l’intercorporalité ; elle ne se réduit pas à la seule prise en considération d’une dimension mécanique.
Il s’en suit une notion de « champ intentionnel » élargi à toutes les possibilités d’expressions et d’échanges vécus dans l’intercorporalité.
C’est un mode contactant qui traduit l’intentionnalité d’aller au-delà de soi, chez le contacté, à distance du contact pulpaire, sur une zone tissulaire en profondeur, tout en vivant l’émergence de l’intercorporalité.

b 3) Le contact « perceptif »

C’est le contact spécifique de la non séparabilité.
En pratique le thérapeute place son contact tactile sur les téguments du patient, à un endroit déterminé par ses buts et son expérience. Il amène ensuite sa perception au-delà de son contact, à distance de celui-ci, en traversant les tissus, avec sa perception, à la rencontre, dans la profondeur, d’une zone tissulaire qui mobilise son attention.
Le vécu de cette expérience alerte le thérapeute par une différence perçue de la qualité de fluidité dans la traversée, par sa perception, d’une zone tissulaire de l’espace exploré.
C’est un mode contactant qui éloigne la relation d’une situation de séparabilité, et met en communication les deux corporéités en présence.
Le contact tactile perceptif ancre la situation de non séparabilité générée par le thérapeute.
De ce fait patient et thérapeute accèdent à une réalité différente, et font apparaitre des phénomènes propres à cette situation : Il y a accès à un nouveau « monde phénoménal » dans une temporalité propre à leur vécu commun.
Le thérapeute est le « chef d’orchestre » de la rencontre ; c’est lui qui va initier et orienter la co-création de l’intercorporalité tissulaire et perceptive. En mobilisant son intentionnalité il va révéler à la conscience des deux protagonistes une autre réalité et suivre ce qui va en émerger au cours de la séance.
C’est donc lui qui orientera la perception, par son corps, de cette conscience commune du corps de l’autre.

b 4) Phénomènes spécifiques :

- La circularité : La situation de non séparabilité procède de l’intentionnalité du praticien. Par elle, il amène sa perception au-delà de lui, à distance de son contact et co-crée un espace sensible commun (« l’intercorporalité » d’après Merleau-Ponty) à travers lequel le thérapeute pourra suivre et exploiter des informations sensibles et des processus liés à ce qu’il définit comme le « principe de circularité ».C’est un mouvement continu des deux corporéités qui inter-agissent et se révèlent l’une et l’autre. La diversité des échanges est liée au « champ d’intentionnalité » emprunté. Action et réaction s’établissent naturellement. Jean Marie Delacroix, praticien Gestalt, décrit dans la revue -gestalt-2013, « Le rôle du thérapeute est d’ouvrir son champ de conscience à ce qui passe par lui, de le mettre en circulation en restituant au patient ce que celui-ci lui a envoyé sans le savoir, et de soutenir cette circularité »

- L’interface : Une des premières constatations de la rencontre dans une situation de non séparabilité est que l’interface tactile disparait du champ de perception des protagonistes ; apparait alors la perception du tissu en profondeur qui révèle l’objet à la réalité du thérapeute et du patient : La main du thérapeute s’estompe du champ de conscience perceptif des protagonistes et leur apparait l’objet visé par l’intention du praticien. C’est une composante tissulaire de l’intercorporalité que le thérapeute amène à la conscience des protagonistes s’il demeure, dans son intentionnalité, au niveau de cette prise en compte.

- Le tonus de la main : Dans cette situation tactile, le mode tonal de la main du thérapeute est spécifique : Il procède de l’intention d’aller au-delà de l’interface du contact. Non pas par une démarche analytique caractéristique de la situation de séparabilité, mais par une démarche perceptive orientée par l’intention du thérapeute.

La main est au service de l’intention qui fait apparaitre l’objet (tissulaire) et le révèle à la conscience des protagonistes.

Ce n’est plus par l’analyse de la situation tissulaire que se règle la justesse de la pression du contact, mais par un phénomène d’adaptation automatique à l’intention perceptive amenant une modification tonale chez le thérapeute.

C’est l’intention perceptive du praticien qui gère la juste pression du contact.

L’intention est la démarche sensible du thérapeute d’aller au-delà de son enveloppe corporelle ; elle met en mouvement la corporéité du thérapeute, à la rencontre de celle du patient.

Cette action perceptive excentrique de l’intentionnalité du thérapeute permet une « traversée » des tissus du patient, à distance de son contact, vers la profondeur, pour apprécier les qualités tissulaires rencontrées ; Il est alors à même d’observer leur « fluidité » de pénétration, tout en étant attentif aux phénomènes d’échanges liés à l’intercorporalité co-crée.

Les informations ainsi révélées concernent un équilibre tissulaire mais peuvent dépasser le simple aspect mécanique des tissus et par là même une véritable « co-affectation » qui dépasse un aspect tissulaire corporel.

- Les tonus manifestés : Tonus de réciprocité

Patient et thérapeute, en vivant une situation de rencontre sur un mode de non-séparabilité, modifient leurs propres tonus de représentation, en tant que manifestations d’une« tension existentielle-intentionnelle » selon F. Veldman.
Ce tonus manifesté est appelé tonus de réciprocité.
Son adaptation et sa réponse sont immédiates. Il est propre au vécu de l’intercorporalité mise en place et n’existe que dans cette situation ; il disparait instantanément si la relation « bascule » dans la séparabilité du fait que le praticien n’a pas maintenu l’existence de l’espace sensible commun.
Le tonus de réciprocité est aisément identifiable par le patient et par le thérapeute. Il évolue en fonction des phénomènes liés au principe de circularité vécus par les protagonistes.
Apparait alors des informations au niveau du comportement tissulaire mais également au niveau du corps conscient et de ce qu’il peut avoir mémorisé.
Ce tonus se renforce, se modifie, varie, en fonction de la co-construction de l’intercorporalité vécue par les corporéités en présence et ce qui se vit dans le présent de la rencontre thérapeutique.

- Un fonctionnement gestuel particulier : La co-gestuelle synchrone.

Dans la situation de non séparabilité patient et thérapeute vivent un espace sensible commun avec la mise en place d’un tonus de réciprocité ou tonus de réponse à adaptation immédiate.
Cette adaptation réciproque se traduit dans la gestuelle, et apparait une phénoménologie de réponse à « l’invitation-sollicitation » du thérapeute.
Ainsi se joue une « danse » liée à une « co-gestuelle » ; ce n’est plus le thérapeute qui impose un positionnement ou un mouvement au patient, mais il y a une « invitation » gestuelle du thérapeute et « réponse immédiate », coordonnée, adaptée et harmonieuse du patient.
La non séparabilité se caractérise aussi par le vécu d’un « espace sensitivo-moteur commun » du couple patient-thérapeute. Ils évoluent alors en interaction gestuelle synchrone.
La réponse gestuelle adaptée du patient n’est alors possible que s’il y a une co-construction d’un espace sensitivo-moteur et une invitation « claire » du thérapeute.

De même, dans la non séparabilité, les respirations inconscientes et automatiques des protagonistes s’harmonisent. Il n’est pas nécessaire, de ce fait, d’intervenir sur la respiration du patient pour réaliser une technique. C’est, entre autres, ce qui fait dire à F. Veldman que les « souffles s’harmonisent ».
Toute intervention active sur la respiration du patient éloigne les protagonistes d’une intercorporalité et renforce ainsi le pôle de la séparabilité.
Tout ceci est important à considérer dans la relation thérapeutique des corporéités en présence : Lors de la mise en place de la technique, le patient n’est pas contraint mais « livre » et « propose » ses tissus.
En quelque sorte il ne subit pas passivement la technique employée, mais il y « répond » activement du moment qu’il est amené par le thérapeute à vivre une certaine intercorporalité.
La co-construction de la relation thérapeutique et l’apparition du troisième pôle de la création thérapeutique implique l’existence et le vécu d’un espace sensitivo-moteur commun. A partir de cette situation pleinement vécu dans tous ses aspects relationnels, peut apparaitre le troisième pôle de la relation.

- L’espace-temps vécu : une temporalité particulière

Si la situation de séparabilité vécue par les protagonistes les positionnent dans une temporalité passé-futur, la situation de non séparabilité les amènent dans un présent propre à eux.
Le thérapeute dont le rôle est de générer la relation adéquat au but recherché, amène ainsi son patient dans « l’ici et maintenant », dans un présent vécu à deux.
La relation de non séparabilité ne peut que se vivre.
Tout décalage de ce vécu de la co-création et de leur présent particulier, sort les protagonistes de cette situation de rencontre.
Toute démarche mentale de jugement ou d’analyse, tout ce qui sort d’un simple « vivre l’observation » des phénomènes propres à cette intercorporéité et du principe de circularité, entraine une rupture dans la relation de non séparabilité, décale les protagonistes de ce présent vécu, et ramène la relation dans la séparabilité et sa phénoménologie.
Le propre du thérapeute est, entre autres, d’amener et de garder son patient dans le présent de ce qui se vit.

Pour cela, le thérapeute maintient les éléments qui ancrent la relation :

- L’interface tactile : le contact perceptif
- Son intentionnalité qui génère la conscience d’une réalité propre à cette rencontre particulière
- Sa vigilance attentive aux phénomènes qui émergent du corps de cette rencontre,
- Sa « présence » sécuritaire et soutenante et les différentes prises en compte pour y parvenir.

Ces deux pôles sont générés par le thérapeute ; c’est lui qui par son action perceptive et intentionnelle va positionner la relation , la diriger, l’intensifier, la renforcer, la moduler, et faire apparaitre les phénomènes propres au corps de la rencontre.
En tant que chef d’orchestre, il est l’instigateur de l’espace sensitivo-moteur co-créé et le « maître du temps » de la relation.
L’interface tactile se met alors « au service » de cette relation et le geste thérapeutique s’intègre naturellement dans un vécu de l’intercorporalité.
C’est le thérapeute qui détermine ces deux pôles relationnels et leurs contacts tactiles correspondants.
Ces deux pôles déterminés qui entraînent un espace vécu sensitivo-moteur commun, permet l’apparition du troisième pôle créateur d’un nouvel équilibre : Le pôle de l’Action.

c) Le pôle de l’Action

C’est le pôle indéterminé du tripode relationnel qu’il forme avec les deux pôles déterminés de la « séparabilité » et de la « non séparabilité ».

Il nait de cet espace créé entre les deux protagonistes appelé parfois « chose flottante » (JM Delacroix), « espace vibratoire commun » (D. Dumas), c’est l’espace sensible commun accessible lié au concept d’intercorporalité.

Le thérapeute, susceptible d’orienter la rencontre thérapeutique, permet la co-création de l’intercorporalité à l’intérieur de laquelle il inscrit ses actions.

C’est un pôle qui nait de l’intercorporalité et qui touche patient et thérapeute en créant un nouvel équilibre tissulaire et une modification des corporéités participantes.

Ainsi le rôle du thérapeute est de mettre toutes les conditions en place pour faire naître l’intercorporalité, suivre les phénomènes liés au concept de circularité, et faire en sorte que ce troisième pôle puisse émerger, au moment opportun (le kéros des grecs).

Le pôle de l’action n’est pas la résultante de la volonté du thérapeute, mais il nait de façon indéterminée de la co construction vécue par le couple en présence. Il y a là une notion de « posture observante » et de « laisser faire » du thérapeute.

La manifestation du pôle de l’action est instantanée.

C’est l’instant créateur qui synthétise tous les temps à la fois et qui se vit en dehors du temps linéaire, dans un temps vécu particulier de la rencontre.

Cet instant émerge et se matérialise à travers le « thrust » lent ou rapide propre aux techniques structurelles qu’elles soient tissulaires ou articulaires.

L’instant est une si infime partie du présent qu’il est difficile, à ce moment-là ,de savoir si c’est le geste, caractéristique du thrust, qui libère le tissu ou si c’est le tissu qui, en se modifiant, permet le mouvement libérateur.

Si, dans la situation de non séparabilité, l’ajustement de la main se fait par un circuit court d’adaptation au but perceptif recherché, dans le pôle de l’Action, l’adaptation du geste, de la main et de l’acte est « automatique », sans distinction de qui fait quoi ; Comme si le tissu se libère de lui-même.

Le thrust devient ainsi un partage vécu par les deux protagonistes et peut être considéré comme une co-création de l’instant.

La thérapie évolue ainsi à l’intérieur d’une co-construction qui se matérialise au niveau des deux systèmes tensègres sensibles humains de la rencontre.

Les tonus manifestés ont également leurs particularités et sont propres à cette situation ou patient et thérapeute vivent un co-fonctionnement cinétique coordonné.

Le thérapeute propose, l’intercorporalité dispose et la technique prend sens.

Qu’elle s’adresse à un système conjonctif articulaire ou à un système conjonctif poly articulaire, elle ne devra pas imposer une « direction », mais donner une information pour solliciter la réponse de la co-construction.

La matérialisation de la réponse qui trouve son origine dans l’intercorporalité, se fera ensuite au niveau tissulaire puis fonctionnel.

La création de la nouvelle situation tissulaire nait de cet espace sensible « flottant » commun, dans un instant opportun indéterminé, qui survient au cours du geste ostéopathique, sans que le thérapeute puisse prévoir avec certitude ce que sera le nouvel équilibre qui en résultera.

La traduction anglo-saxonne du mot thrust est « poussée, ébranlement…

Sans le « h », trust veut dire « confiance » en anglo-saxon.

En effet, d’une certaine façon, le thérapeute doit faire confiance à ce qui va émerger de l’intercorporalité pour établir un nouvel équilibre meilleur que le précédent.

Nous décrirons plus loin les caractéristiques des constructions des techniques avec t(h)rusts qui intègrent ces principes relationnels.

 B) Présence et contacts ; préalables à une co-construction thérapeutique

 a) Une présence attentive

L’art du thérapeute réside dans la mise en place des conditions nécessaires pour créer la rencontre thérapeutique ; c’est à dire la création d’un présent spécifique à cette rencontre. Il amène ainsi son patient à partager et vivre un espace sensible commun avec lui.

Pour cela il emploie divers modes de communication à sa disposition (tactile, verbal et non verbal) au service de la mise en place d’une relation thérapeutique adéquate.
C’est la présence attentive du thérapeute qui établit le lien communicant avec son patient.
Elle est inhérente à la qualité d’être du thérapeute ; il l’a construite à la faveur de ses potentialités et de son vécu.
Ce sont ses expériences passées, vécues et intégrées, qui ont forgé l’être thérapeutique qui se présente tel qu’il est , en toute transparence, dans la rencontre.

Ces qualités manifestées se matérialisent de façon perceptibles dans « l’espace de rencontre » co-construit, pour en faire un espace bienveillant, sécuritaire et soutenant. C’est par son action perceptive excentrique que le thérapeute y gère sa présence.

Bien qu’il ait un contact tactile avec son patient , le phénomène de présence n’est aucunement issu d’une action de la main. Il s’agit là d’un phénomène lié au contact tactile en tant qu’interface de deux corporéités vivant les échanges liés au principe de circularité de la rencontre thérapeutique.

C’est donc, entre autres, la « présence attentive » du thérapeute, dans l’ici et maintenant de la rencontre, qui permet la possibilité d’émergences de divers phénomènes ; il doit maintenir ses divers sens en éveil sans pour autant focaliser son attention ailleurs que sur cet « espace flottant » mis en place dans une perception au-delà du corps.

L’ostéopathie en tant que « rencontre phénoménale » selon Z. COMEAUX nécessite une posture d’observateur avec un certain recul, qui ouvre son champ d’observation et lui permet de prendre en considération les informations qui en émergent. Ainsi l’intention du thérapeute amène à la réalité perceptive des protagonistes l’objet qu’elle vise, dans une posture thérapeutique d’observateur non passif.

C’est donc bien l’action intentionnelle de « placer sa perception » au sein de l’espace de rencontre et l’observation attentive du « champ flottant » co-créé qui va permettre au thérapeute de vivre et prendre en compte ce qui va en émerger.

Il s’en suit une prise en considération d’un « champ intentionnel  » qui revêt plusieurs spécificités : Il peut se porter simplement sur les qualités physiques rencontrées mais peut viser les qualités humaines de l’être avec lequel est partagé l’expérience thérapeutique.

Le champ intentionnel ainsi élargi fait apparaitre une phénoménologie émergeante toute autre, et l’action du thérapeute conscient aura une répercussion différente.
Ce sont ses propres qualités humaines en tant qu’être, qui déterminent la présence particulière du thérapeute traduit par la spécificité de son contact tactile.
C’est la nature de la prise en compte, par l’intentionnalité, qui va déterminer le résultat de l’action. Le thérapeute interroge et sollicite l’intercorporalité pour susciter une réponse.

b) Les contacts : que faut-il en attendre ?

La problématique de l’interface tactile entre le thérapeute et son patient a déjà été abordée. Il faut rappeler que le contact manuel tactile ne trompe pas : Il amène une communication directe non verbale entre les deux êtres qui se rencontrent.
En fonction de son intention et de l’action recherchée, le thérapeute va utiliser les trois grands types de contacts :

- Le contact objectivant qui lui permet de se situer par rapport à l’objet recherché ; contact savant qui le confronte à ses expériences passées, pour déterminer des références et des buts,
- Le contact perceptif qui ancre la situation de non séparabilité et lui permet de placer son intentionnalité dans la co-construction de l’espace sensible commun et du vivre ensemble l’expérience présente de l’intercorporalité.
- Le contact lié au pôle de l’action, concomitant au geste thérapeutique, qui permet de solliciter une réponse de l’intercorporalité.

Durant la séance, le thérapeute « navigue » entre ces 3 types de contacts, passant de l’un à l’autre, les renforçant ou les diminuant en fonction des finalités recherchées.

Dans les situations de non séparabilité et dans le pôle de l’action, la prégnance de l’interface disparait. Apparait alors l’objet visé par l’intention, si bien que le geste thérapeutique ne s’adresse plus seulement à une composante mécanique, mais prend en considération ce que le champ d’intentionnalité a fait émerger de l’intercorporalité : L’intentionnalité amène à la conscience « l’objet » a prendre en considération, et l’action, qui intègre le principe de circularité, sollicite la réponse de l’intercorporalité crée.

Le contact objectivant :

Il définit l’objet et par là même il le sépare de l’opérateur.
Il procède d’une démarche analytique qui va déduire le lieu d’application et la juste pression à exercer pour contacter une structure.
Cette approche est communément utilisée car elle est nécessaire au thérapeute dans le « déroulé » de sa séance. L’intercorporalité qui en résulte précise la structure recherchée par l’investigation.
Les informations que procure ce contact sont observables et peuvent être objectivées ; elles sont précises et opposables à nos connaissances et à notre expérience.

Le contact perceptif :

Les renseignements qu’il procure ne sont pas de l’ordre de la précision du contact objectivant ; c’est une perception au-delà de l’enveloppe corporelle du thérapeute procurée par une action perceptive excentrique.
Le thérapeute, par son intention, amène, à la conscience des deux êtres communicants, à vivre une réalité qui n’existe que dans la situation de non séparabilité. Il devient un être observant de cette réalité qui se révèle.
Les renseignements qu’il procure sont de l’ordre d’une happerception au sens du concept qu’en donne F. Veldman.
Un autre thérapeute, initiant une non séparabilité avec le même patient, créera une intercorporalité différente et les phénomènes vécus seront différents. L’intercorporalité est propre au couple en présence.

Le contact lié au pôle de l’action :

C’est un contact tactile apte à communiquer l’action thérapeutique.
Le geste est au service de l’intercorporalité et du suivi perceptif qu’en a le thérapeute ; l’action est automatique et répond au principe de circularité.
Le troisième pôle s’inscrit dans l’instant de la relation thérapeutique où action et libération se confondent ; les tissus se livrent en corrélation avec le geste du thérapeute et en adéquation avec l’espace sensitivo-moteur qu’ils ont ouvert.
C’est un instant « créateur » que le thérapeute peut être amené à vivre comme un « blanc » dans le déroulement temporel de la séance marquant ainsi ce temps particulier en dehors du temps linéaire.
C’est à la fois un vécu intégrant tous les temps de la rencontre ( passé, présent et futur) et un moment particulier en dehors du temps qui réunit les expériences passées du thérapeute et les buts tout aussi personnels qu’il se donne. C’est un espace spatio-temporel, fonction des qualités propres du thérapeute, et qui nait d’une rencontre spécifique à un moment donné.
Ce n’est plus un contact savant à proprement parlé car il traduit l’expérience vécue par un savoir intégré.

 C) Les techniques ostéopathiques structurelles

Elles s’adressent aussi bien aux systèmes articulaires que tissulaires.

En fait elles sont, dans tous les cas, tissulaires, car l’une et l’autre vont s’appliquer, en complémentarité, sur des structures conjonctives faisant partie, aussi bien, d’un système articulaire (ligament, capsule) que d’éléments péri voire poly articulaires ( tendons, gaines, membranes, fibres musculaires). Elles ne sont pas opposables mais complémentaires.

Les caractéristiques des techniques employées sont liées aux particularités anatomiques des éléments sur lesquels elles s’appliquent.

Le geste manipulatif est appelé thrust quel que soit son type :

- Thrust rapide à Haute Vélocité apparente mais qui s’inscrit dans l’instant créateur, appliqué à certains éléments conjonctifs intra et extra articulaires,
- Thrust lent appliqué à certaines structures conjonctives et osseuses comme le crâne ou certains fascias.

Les séquences de leurs déroulements demeurent similaires :

Première phase de séparabilité :
 - Localisation
 - Choix du contact
Deuxième phase : non séparabilité
 - La co-gestuelle de la rencontre,
 - Mise en tension de l’élément conjonctif : réduction du « slack ». C’est la phase d’interrogation de la co-construction et du point de résilience,
Troisième phase : Pôle de l’Action
 - Le geste thérapeutique : le thrust qui amène une réponse des systèmes, puis,
 - Séparation et retour éventuel à une première phase.

Si l’on considère l’acte manipulatif comme la sollicitation d’une co construction thérapeutique, les différentes séquences de cet « acte perçu » se construisent en fonction de la phénoménologie liée aux situations de rencontre.

Lorsque le praticien possède une certaine maitrise technique, un observateur extérieur pourrait la juger simple et esthétique, mais l’analyse de sa construction et de son déroulement en montre sa complexité.

L’intégration de la technique par le praticien résulte de la répétition et de l’entrainement. Ne plus monopoliser l’opérateur et le rendre disponible aux échanges et aux phénomènes qu’il doit vivre avec son patient est le véritable enjeu d’une pratique répétée.

Le geste juste apparait sans aucune recherche ni effort de construction, au moment opportun, quand il s’inscrit pleinement dans le pôle de l’action.

La technique est au service de la relation et la relation crée l’espace de rencontre propice à l’expression de la technique.

Les trois situations de rencontre caractéristiques correspondent aux trois grandes phases de la gestuelle thérapeutique qui sont indissociables, intégrées, en continuité et ne sont séparées que dans un but didactique.

La première phase :

Elle correspond à la nécessité d’une démarche analytique du praticien.

La considération du cas pathologique l’amène à renforcer la situation qui est en relation avec une démarche réflexive et analytique.

Elle lui permet une confrontation avec ses expériences, connaissances et vécus antérieurs. Cela nécessite le renforcement du pôle de la séparabilité et amène la relation sur l’axe temporel passé-futur : le thérapeute peut alors élaborer hypothèses et stratégies qu’il devra confirmer en interrogeant la structure conjonctive ou se marque la dysfonction lésionnelle.

C’est durant cette phase, et la démarche réflexive qu’elle permet, qu’il va en déduire les localisations tissulaires à explorer et à confirmer. En employant le contact objectivant, il va pouvoir préciser leurs localisations anatomiques avec un maximum de finesse.

C’est également durant cette phase que le praticien confronte la situation tissulaire et pathologique rencontrée, avec le vécu de son expérience. Il détermine le bien fondé à appliquer un geste thérapeutique et choisit la technique à employer et la zone de contact à utiliser. Ainsi il donne des buts et des objectifs à ses techniques.

De ce fait le thérapeute inscrit ses contacts sur l’axe passé-futur propre au pôle de la séparabilité.

Sa main savante qui a traduit la démarche réflexive et analytique peut alors se muer en interface perceptive en renforçant le pôle de la non séparabilité, par son intentionnalité et lui permettre un fonctionnement, sensible, conjoint avec son patient .

La deuxième phase :

Elle correspond à la mise en place d’une intercorporalité thérapeutique liée à la non séparabilité, et à l’organisation gestuelle de la technique à employer.

Elle traduit un renforcement de la polarité de non-séparabilité et un accès au présent de leur rencontre.

Elle permet l’interrogation de la co-construction des corporéités et amène un mode de fonctionnement qui fait vivre aux deux partenaires de la rencontre le principe de circularité déjà décrit .

Les zones de contact choisies lors de la phase précédente restent les mêmes et la main s’affirme comme interface au service de l’intention.

C’est la phase de mise en place du contact perceptif qui permet une perception au-delà de soi et l’apparition d’un espace sensible commun sensitivo-moteur.

C’est en utilisant la co gestuelle liée à la non-séparabilité que le thérapeute va inviter son patient à participer au positionnement nécessaire à la technique choisie et répondre à la sollicitation corporelle du thérapeute dans l’espace commun sensitivo-moteur.

Un autre temps de cette deuxième phase organisationnelle de la gestuelle thérapeutique des techniques ostéopathiques structurelles est l’interrogation de la structure liée au « slack tissulaire ».

Le slack ou la recherche des besoins de l’intercorporalité.

Que cette technique s’adresse à un système conjonctif articulaire ou extra articulaire, le thérapeute a besoin d’interroger la structure pour connaitre la réactivité de la co-construction et connaitre ainsi son implication dans le système général.

Cette interrogation se fait en relation sensible avec l’espace de rencontre co-créé pour solliciter le principe de circularité et d’échanges informatifs.

Ce n’est pas simplement une mise en tension mécanique du tissu mais bien une interrogation de l’espace co-construit par la mobilisation du « champ intentionnel » du thérapeute.

La réponse de la co-construction va être fonction de la lésion rencontrée et de son caractère « opérant » : Il ne faut pas la rechercher au niveau de l’interface de contact, mais bien à distance de lui, dans l’intercorporalité.

Toute lésion tissulaire n’implique pas de la même façon le système tensègre sensible du patient et ne lui demande pas le même effort de compensation ; on peut constater ainsi une réactivité différente du système général à la sollicitation du tissu conjonctif en lésion ostéopathique.

Les informations échangées sont inhérentes au principe de circularité qui existe dans l’espace co-sensible et sont par conséquent perceptibles conjointement et simultanément par le patient et le thérapeute.

Une des taches du thérapeute est d’apprendre à reconnaitre, chez lui, lorsqu’il sollicite un tissu en lésion, la réactivité de l’intercorporalité qui concerne et touche patient et thérapeute.

Cette phénoménologie n’existe que dans la non séparabilité. Elle témoigne de la réactivité d’un système tensègre sensible, lié à une lésion tissulaire ostéopathique opérante. On peut vérifier aisément que ce phénomène n’existe pas dans la situation de séparabilité.

Cette sollicitation de la co-construction se fait par un point particulier : Le point de résilience.

La caractéristique de la courbe qui rend compte de la tension et du déplacement lorsque l’on sollicite une structure tensègre est une courbe en J :

Au début de l’étirement une force faible amène un grand déplacement, puis, progressivement, il faudra une force importante pour peu de déplacement.

Lorsqu’on exerce une tension sur un tissu conjonctif appartenant au vivant, il apparait au pied de cette courbe un point particulier de réactivité du tissu.

C’est le point résilience (A. Gehin).

Cette manifestation du tissu témoigne de la réactivité, chez le vivant, du système général par rapport à l’état de ce tissu, à travers ce point particulier.

Ce phénomène n’apparait que dans une situation de non séparabilité ; il disparait en situation de séparabilité.

Ce point se manifeste d’une façon particulière dans la co-construction que le thérapeute génère par la situation qu’il met en place avec son patient.

Ainsi, en situation de non séparabilité, la sollicitation d’un point opérant génère une perturbation du tonus de posture du patient, parfois importante, et qui se perçoit en premier lieux, dans l’espace sensible commun co-créé, et de ce fait sera perçu dans le corps tensègre sensible du thérapeute.

Cette recherche du caractère opérant des lésions permet au thérapeute d’organiser son traitement en fonction de l’importance qu’il en déduit sur l’équilibre général de son patient.

Cette démarche pratique permet de sérier les actions en les limitant au strict nécessaire et répondre ainsi à l’adage : « En techniques structurelles, moins on en fait et mieux c’est. »

La troisième phase organisationnelle : Le thrust

Le thrust

Quand le thérapeute vit une expérience de rencontre avec son patient en mobilisant son intentionnalité, les conditions sont alors présentes pour que puisse apparaitre le pôle de l’action dont le « thrust » est sa manifestation gestuelle.

Ce dernier est décrit comme une accélération propre aux techniques à « haute vélocité ». C’est la conception « orthopédique » de nos prédécesseurs, pionniers et créateurs d’une certaine médecine manuelle.

Si l’on considère que la rencontre thérapeutique s’inscrit dans la phénoménologie des 3 situations qui la caractérisent, cette conception mécaniste du « thrust » ne représente pas son réel fonctionnement.

Le thrust pratiqué dans les techniques structurelles prend sens lorsque l’on dépasse la conception mécaniste et qu’on la considère comme étant la manifestation à travers la gestuelle du thérapeute, du pôle de l’action.

C’est dans cette situation particulière, lors de cette dernière phase de l’organisation de l’action thérapeutique, que le thérapeute, par la prise en compte liée à la mobilisation d’un champ intentionnel, permet à la co-construction d’être sollicitée et modifiée par « l’instant créateur ».

Ainsi le thrust, caractéristique propre au geste thérapeutique des techniques structurelles, qu’il soit lent ou rapide, est une sollicitation de l’espace de co-construction qui peut devenir un espace de co-affectation (au sens qu’il y a dépassement de la dimension corporelle), en fonction du champ intentionnel emprunté.

Il peut être considéré comme une information à l’intérieur de cet espace de co-affectation qui est amené à la conscience, via l’objet tissulaire, par l’intentionnalité du thérapeute.

Alors, le geste peut être issu d’une « co-gestualité », produite par les corporéités en présence.

Ce n’est pas forcément un geste à « haute vélocité » qui s’inscrit dans une partie infime du présent ; ce geste vécu par les deux protagonistes possède, dans sa séquence d’exécution, un instant très court qui va initier un nouvel équilibre.

Ainsi l’instant thérapeutique est indéterminé dans son apparition et dans ses effets ; on ne peut qu’avoir confiance dans le nouvel équilibre amené par le geste : Est-ce l’accélération du geste qui libère le tissu ou le tissu qui, en se libérant, permet cette accélération ?

Il s’agit là d’une manifestation conjointe qui touche les deux protagonistes en présence.

La réponse à ce geste particulier nécessite la mise en place de conditions non moins particulières à sa création. De ce fait, la sollicitation de la co-construction doit, dans la gestuelle, lui laisser toute liberté d’émerger.

Même si la structure est sollicitée de manière orientée, sa réponse doit pouvoir s’exprimer librement.

L’action dans le troisième pôle de la rencontre thérapeutique, est une « demande » à laquelle la co-construction (réalité commune sensitivo-motrice propre à la situation) répondra (ou non) d’une façon indéterminée, dans ses effets et dans un temps (instant) propre à lui.

Le thérapeute n’est là que pour permettre que la réponse de la co-construction existe.

 Le t(h)rust se modulera différemment en fonction d’un besoin d’adaptation au type de tissu auquel il s’adresse et aux informations accessibles au thérapeute selon le principe de circularité.

Dans les techniques dites articulaires, le t(h)rust ne sera pas une poussée mécanique imposée à l’articulation, mais une sollicitation ciblée, particulière, via un intermédiaire osseux, visant un élément conjonctif porteur d’une lésion ostéopathique tissulaire réversible.

Les axes et amplitudes articulaires sont respectés ; seul la LTR conjonctive sera visée et informée. C’est en partie via cet intermédiaire conjonctif que le thérapeute manuel s’adresse à l’espace co-créé qu’il à ouvert avec son patient et de ce fait, peut suivre les réponses liées au principe de circularité.

Dans les techniques dites tissulaires qui s’adressent au conjonctif extra articulaire, du fait de la particularité de ces structures, l’action sera quelque peu différente.

Le principe de base qui est la sollicitation d’une réponse de l’intercorporalité reste le même, mais l’action sera différente puisque notre contact se fera directement sur une structure conjonctive, alors que dans les techniques articulaires, il se fait via un intermédiaire osseux.

La technicité de cet abord est moins complexe que pour l’abord articulaire mais nécessite de la part du thérapeute une implication sensible et relationnelle.

 La réponse

En maintenant sa qualité de « présence attentive » aux phénomènes qui émergent, avant, pendant et après le geste thérapeutique, et en suivant avec sa perception et son intentionnalité le flot d’informations qui apparaissent alors, le praticien participe à la dynamisation de la modification de cet espace co-construit qui se matérialise par un cortège de changements tissulaires, sensibles et fonctionnels.

Toute rupture intempestive du continuum de la relation sensible établie, en renforçant maladroitement le pôle de la séparabilité, pourrait mettre un frein à cette dynamique. Le thérapeute doit donc rester dans cette posture « d’être observant » en maintenant une présence attentive, respectueuse, bienveillante et sécuritaire.

L’ostéopathie peut ainsi revêtir plusieurs approches :

Elle peut utiliser un abord mécaniste et ainsi se servir des lois de la mécanique pour réorganiser les éléments mécaniques de la structure anatomique, rétablir la fonction perturbée et utiliser une démarche analytique raisonnée.

Elle utilise également la phénoménologie qui découle d’une rencontre patient thérapeute et dépasse ainsi un aspect structurel basique. Cette rencontre phénoménologique ostéopathique prônée entre autres par Zachary COMEAUX permet de donner sens à la rencontre thérapeutique ostéopathique. Les différentes situations de rencontre que nous empruntons avec notre patient nous permettent de toucher des mondes phénoménologiques différents. C’est bien grâce à cela qu’avec notre patient , nous pouvons explorer des chemins d’accès à ses possibilités de rétablissement : La rencontre ostéopathique , vue sous cet angle, implique le thérapeute dans toutes les dimensions de son corps-conscience, percevant et sachant.

Les approches mécanistes et phénoménologiques ne sont pas antinomiques. Elles font partie des possibilités perceptives du thérapeute ostéopathe et nous devons les considérer en tant que possibilités humaines de relations thérapeutiques.

La mobilisation de l’intention perceptive devient alors l’acteur des modifications des structures concernées, module nos actions, et, les processus impliqués font partie des phénomènes entraînés par le type de situation emprunté.

Avant toute application technique, le thérapeute met en place les conditions nécessaires pour rendre ses actions efficaces.

Ceci implique qu’il dirige la relation avec son patient vers une situation qui permet l’efficience de ses actes en adéquation avec l’intention perceptive qu’il veut mobiliser.

Dans ce type de préalables mis en place par le thérapeute, tout acte doit s’inscrire avec justesse dans la relation thérapeutique. Tout décalage, entre la situation que l’on initie, le contact tactile utilisé et la démarche intentionnelle, amène à coup sûr le clivage de la séparabilité et nous éloigne de ce fait d’une phénoménologie adaptée à la thérapie.

Ces préalables nécessaires à l’efficience sont : 

- L’établissement naturel de la présence du thérapeute,
- La mise en place et la gestion de son interface tactile
- La mise en jeu de son champ intentionnel accessible,
- L’utilisation du contact perceptif,
- La mise en jeu et l’exploitation du principe de circularité et de réactivité de l’intercorporalité : La recherche des lésions opérantes et leurs répercussions sensibles.

Bretagne 12/2019



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