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Perception de la mobilité et la motilité des tissus en ostéopathie

1er article
Créé le : dimanche 30 juin 2019 par Alain Abehsera

Dernière modificaton le : dimanche 30 juin 2019

 Sentir ou ne pas sentir, that is the question ?

Alain Abehsera

Une première version de cet article, destiné à faire la part du subjectif et de l’objectif en palpation ostéopathique, m’a semblé manqué sa cible. Je tentais, par respect pour notre famille scientifique, d’établir ce qui est objectif ou digne d’être objectif parmi nos perceptions. Cette objectivité souhaitable, trouve sa source dans les livres et les articles de la littérature médicale. Or, écrire de manière ‘scientifique’, en ostéopathie, à propos de nos expériences subjectives, s’avère, souvent, un exercice inutile. Une telle démarche apporte peu aux convaincus et rend encore plus confus ceux qui cherchent à sentir pour la première fois et n’arrivent pas à retrouver ce que l’auteur affirme pouvoir et devoir sentir.

J’ai donc décidé de réécrire, en pensant, cette fois, ‘utile’. En particulier, pour toute personne qui se sent étudiante en ostéopathie ou souhaite le devenir.

En effet, il est clair qu’à part les difficultés théoriques communes à l’apprentissage de toutes les branches de la médecine – anatomie, physiologie, biomécanique etc. – la principale difficulté de l’ostéopathie, sa difficulté caractéristique - se résume à cette phrase, pour tout débutant posant sa main : est-ce que je sens ? Ou bien est-ce que j’imagine ?

Aux débuts, cette difficulté apparaît non pas tant lors d’essais en ‘solitaire’, mais en situation de classe, lorsque l’enseignant dit sentir telle chose, et que les autres élèves semblent être d’accord avec lui. C’est là que l’étudiant hésitant risque de vivre l’échec le plus grand. Non, il/elle ne sent pas, ni comme celui qui sait et enseigne, ni comme ceux qui l’écoutent. Et si on ne sent pas la ‘lésion’, on ne peut sentir la ‘correction’. Cette dernière n’a aucun sens, car même si on arrive à très bien singer une manipulation, ce qui fut longtemps mon cas, cela n’a aucun intérêt en situation clinique, puisque cette singerie n’a pas d’application. C’est ainsi que jusqu’à mon diplôme et bien au-delà, j’étais incapable de percevoir avec certitude les ‘lésions’ et donc, toutes les techniques que j’apprenais ne servaient à rien. Plus on rajoutait de techniques, plus je rajoutais de l’information inutile à mon sac, et plus j’avais l’impression de perdre mon temps. La déconnexion entre le traitement et le diagnostic s’aggrave par crises, pour aboutir à une volonté d’abandonner. Ce que j’ai fait à de multiples reprises, pour être ‘sauvé’ par diverses circonstances.

Pour le néophyte, tout se joue donc autour des premiers essais de ‘sentir’ les restrictions de mobilité. Cerise sur le gâteau, il fut un temps où l’on demandait d’évaluer, pour chaque étage vertébral si l’étage en question bougeait ‘normalement’, s’il bougeait moins que la normale (restriction de mobilité), ou, finalement, s’il n’y avait pas ‘hypermobilité’. Allez sentir si, entre D2 et D3, ou entre la clavicule et le sternum, on a une normo-, une hyper-, ou une hypo-mobilité !! Tout ce que je pouvais dire, c’est que ça bougeait. Cela se passait dans les années 70 du siècle dernier…

 Des échecs qui font plaisir

Revenons quarante années plus tard. Me voici devenu enseignant. Or, parmi les grands moments - aux dires de l’auditoire - de mes cours actuellement dispensés aux étudiants de première comme de cinquième année d’ostéopathie, je compte ceux où je raconte mes hauts faits cliniques – comme tout un chacun pratiquant cet art de longue date – mais aussi mes échecs. Mes échecs cliniques, bien entendu, mais aussi mes difficultés en tant qu’étudiant et jeune diplômé, et celles que j’éprouve jusqu’à présent. J’aime rappeler ce que je ressentais, quand j’étais élève, lors des cours de palpation et de technique.

Ah, ces scènes où le ‘prof’ mobilisait la colonne cervicale d’un étudiant, et au bout de quelques secondes, affirmait : lésion de l’axis par rapport à C3, en donnant ensuite tous les paramètres !

Un étudiant ou plus était invité à vérifier, et quand c’était mon tour, je croyais bien sentir, puis, quasi-systématiquement, je sentais le contraire, mais n’osait pas le dire ‘pour ne pas casser le cours’, et, beaucoup aussi, ‘pour ne pas passer pour un c…’.

Bien des étudiants qui m’écoutent à propos de ces mésaventures au Royaume de l’Ostéopathie Structurelle, s’identifient volontiers à mes hésitations, au vu de leurs sourires. Puis vint le temps de mes aventures au Royaume du Crânio-sacré, appris auprès de maîtres. J’avoue que là, ce fut encore pire ! Passe encore qu’on puisse sentir qu’un temporal est en rotation externe par rapport à l’autre (en percevant l’avancée d’une mastoïde par rapport à l’autre), mais sentir sur un crâne un ‘strain vertical’ ou ‘latéral’ ou je ne sais quelle autre torsion, c’est possible, mais à condition qu’on ne me le dise pas d’avance. Là encore, je pouvais sentir ce qu’on me demandait de sentir - surtout si la personne qui me le demandait avait étudié avec Sutherland en personne - mais si on m’avait demandé tout seul ce qu’il y avait, je n’aurai rien pu dire de sûr. Je passe sur bien d’autres situations délicates de ce genre, qui m’ont laissé totalement perplexe sur la valeur de ce que je sentais. Racontant ces histoires en classe, je peux lire dans le regard de ceux qui m’écoutent : ‘enfin, quelqu’un – et en plus, un ‘prof’ lui-même ! - qui a les mêmes problèmes que moi’.

Quelques moments d’accalmie

J’ai connu quelques temps calmes dans mon fond d’ostéopathe torturé. En 1975, la découverte de la méthode de Lawrence Jones (Strain et Counterstrain) puis celle de Mitchell. En effet, d’une manière différente, chacun de ces auteurs a contourné la difficulté de ‘palper la lésion’ et donc de la corriger ensuite. Jones, en déplaçant le critère de détection de la lésion de la mobilité vers la douleur, et Mitchell, de la mobilité vers la position. En effet, avec Jones, on cherche, pour mettre en évidence la présence d’une lésion intervertébrale, par exemple, les réflexes douloureux associés à chaque vertèbre. Chez Mitchell, on ne cherche plus la restriction de mobilité mais la différence positionnelle, chose beaucoup plus facile à sentir. Malgré ma grande sympathie pour ces deux systèmes, qui restent utiles par ailleurs, mon inquiétude de ne pas sentir la ‘chose ostéopathique’ par excellence, la restriction de mobilité, revint au galop. L’accalmie suivante se produisit lors de ma découverte de l’approche de Rollin Becker : cette fois-ci, la solution consistait à dire qu’on ne cherche plus ni à diagnostiquer ni à manipuler de restriction de mobilité. Le problème est entièrement contourné ! Le corps, quand on l’écoute avec les mains bien au calme, parle et dénoue ses problèmes tout seul… Ce fut une découverte merveilleuse, mais elle aussi, eut son temps… Et la question me revint à nouveau. Une autre solution se profile à l’horizon : la participation du patient à cette ‘détection’ de l’impossible.

 Y a des jours avec et y a des jours sans !

Suis-je en train d’écrire que : ‘l’ostéopathie, c’est du pipeau !’ Ou encore : ‘L’ostéopathie, ça ne s’enseigne pas, ça se transmet comme une initiation d’un maître à son élève’ ! Bien que certains aient adopté ces conclusions, ce n’est pas mon cas. Loin de là.

Quand je suis tout seul, quand je n’ai rien à prouver à personne, sinon au patient dans le cas où j’essaye sur un autre que moi, je sens des tas de choses extrêmement intéressantes, et - toujours dans le cas de l’interaction avec un patient et non avec un étudiant ou un collègue - des transformations cliniques tout à fait étonnantes ont pu se produire, en corrélation précise avec ce que je sentais.

Mais ce n’est pas toujours le cas. Et, là encore, je vois les regards complices de mes jeunes auditoires, lorsque j’affirme qu’assez souvent, je ne sens… rien, ou, comme on dit, ‘trois fois rien’. Non, ces sensations ne sont pas des ‘objets’ qu’on peut reproduire chaque jour, en arrivant au bureau à 14h ! Certaines journées commencent ‘mal’, on ne sent rien. Puis vers l’après-midi, on sent mieux, pour terminer en apothéose sur le dernier patient. C’est parfois le contraire, bien sûr. La perception varie donc avec le temps et avec les patients, avec la texture de leurs tissus, avec notre taux d’éveil. La variabilité de la qualité de notre écoute des tissus est un dossier que nous devrons ouvrir un jour. On pose les mains sur certains et la perception des mouvements est immédiate, on se sent entraînés avec fougue par les tissus, alors que sur d’autres, tout est morne, on perçoit de minimes soulèvements et affaissements qu’on tâche d’interpréter comme une ‘flexion’ et une ‘extension’. Faire croire que l’ostéopathe est, tel un menuisier, un artisan dont le toucher et les gestes sont calibrés, est, pour la majorité d’entre nous, un leurre. Qu’il existe ou ait existé des maîtres de cet art stables dans leurs perceptions, je le conçois, mais je parle au nom du gros des troupes - de l’infanterie - auquel je m’identifie.

J’en reviens donc au titre provocateur de cet article : quand on veut parler de ce que l’on sent sur le vivant, il faut bien préciser : c’est moi, c’est moi, et c’est seulement moi qui parle. C’est ce que je sens à tel moment, sur telle personne. Un autre sentirait autre chose, sûrement. Et donc, l’ostéopathie, bien vécue, c’est bel et bien une expérience subjective. Une subjectivité en chacun de nous – comme le montre la variabilité de notre qualité de perception - mais aussi entre nous, démontrée par nos désaccords entre praticiens.

 C’est sûr, je suis nul…

Dans notre jargon, assez rapidement, la question se pose alors ainsi : est-ce que ce que je sens est ‘objectif’ ou ‘subjectif’ ? Ces deux termes ayant clairement attrapé, chez nous, des connotations respectivement laudative et péjorative. À tel point qu’on pourrait tout aussi bien dire : est-ce que je sens quelque chose de vrai ou de faux ? 

Car soit la ‘lésion’ et ses ‘restrictions de mobilité vers la gauche ou la droite’ existe indépendamment de tout observateur, et elle est considérée comme ‘vraie’, soit elle n’existe que lorsque tel observateur la palpe, mais pas un autre, et elle est traitée alors de ‘fausse’.

Et l’étudiant en ostéopathie de se poser inévitablement la question : si je ne sens pas alors que les autres sentent - en particulier notre enseignant qui, profession oblige, semble sûr de lui - je suis confronté à un phénomène objectif et vrai (prouvé par les autres) mais que moi, je ne sens pas. Ma subjectivité ne rentre pas dans le ballet de celle des autres. Conclusion : je suis nul et incapable. Je suis dans le faux. On ne remet pas en question la subjectivité globale de toute l’expérience, vu le poids du nombre, de la tradition, des livres imprimés sur le sujet. Seule ressort l’incapacité personnelle.

Je tente donc de faire œuvre utile, à l’occasion de cet article et des suivants, en proposant de discuter de ce que l’on sent, ce qu’on ne sent pas, ce que l’on pourrait sentir, ce qu’on pourrait considérer comme inutile de sentir, ce que l’on sent rarement, ce qu’il est génial de sentir, ce qui fait que l’on sent ou ne sent pas, ce qu’il est dommage qu’on ne sente pas, ce qu’il serait souhaitable de sentir, j’en passe certainement, et donc, disais-je, revoir le ‘subjectif’ et ‘l’objectif’ à propos de tout cela.

Avant tout, il est souhaitable d’éliminer cette alternative qui ‘tue’ en début de carrière : ‘ce que je sens est-il objectif ou subjectif’ ?? Cette question est à la fois tout à fait justifiée et tout à fait inappropriée. Assez a été dit sur le côté justifié de cette affirmation, mais manque un débat éclairé sur son côté inapproprié. Il est facile, en effet, de critiquer la nécessité d’éviter les délires des uns et des autres, par une quête d’objectivité. Mais médire du subjectif, c’est, châtrer notre perception des choses, avec, à la clef, beaucoup de désespoir parmi ceux qui, séduits par nos magnifiques principes, voient la porte de l’ostéopathie fermée à jamais par leur incapacité de sentir quoi que ce soit de ‘stable’ et ‘reproductible’.

Transformer le mot subjectif en équivalent de ‘délire individuel’, l’opposer à un objectif synonyme de ‘vérité collective’, est une erreur à bien des points de vue.

Il est donc souhaitable de commencer par définir ce qu’on peut qualifier ‘d’objectif’ en ostéopathie. On peut le chercher dans la littérature, mais aussi en discutant avec des confrères, et tout simplement, avec soi-même. 

 On s’accorde sur nos désaccords

La littérature nous décomplexe instantanément. L’ostéopathie a environ 140 années d’existence, et donc 140 années de praticiens qui palpent et parlent de leurs palpations. Il n’existe, à notre connaissance, aucune étude qui permet d’affirmer que des ostéopathes sont d’accord entre eux dans l’évaluation des restrictions de mobilité, qu’il s’agisse de ‘crânien’ ou de ‘structurel’. Quand on lit, dans un article, qu’un/une ostéopathe trouve telle fréquence de tel type de lésion ostéopathique dans telle pathologie, il faudrait toujours rajouter que ‘l’auteur(e) a trouvé cette configuration, sans que cela indique une existence indépendante de cette lésion, ou qu’elle pourrait être retrouvée par d’autres à d’autres moments’ dans la même pathologie. Comme pour les articles traitant de politique, on devrait toujours rajouter ‘les perceptions rapportées dans cet article n’engagent que l’auteur’…

L’objectivité, telle que la définit, par exemple, une science comme la physique, n’existe donc pas chez nous. Une lésion ostéopathique n’est pas un ‘objet’ posé sur une étagère du corps et qui attend d’être découvert par les passants. Un ostéopathe la verra, un autre ne la verra pas, attribuant plus d’importance à trois étages plus bas ou plus haut.
Une autre enquête peut se faire auprès des confrères et consœurs, qui, dans mon expérience, en tous les cas, confirment qu’eux aussi ne peuvent ‘jurer’ de quoi que ce soit et qu’à chaque fois qu’ils ont eu à comparer avec d’autres, l’objectivité n’était pas au rendez-vous. Tant de fois, à l’occasion de réunions informelles, nous nous sommes proposés de faire un diagnostic de la colonne vertébrale puis du tronc d’un même sujet, et à l’issue de cet examen, nous avions noté les ‘lésions primaires’, ‘secondaires’, en incluant les viscères.
On complique ici la recherche, puisqu’on introduit une hiérarchisation des lésions. Et donc un jugement de valeur. On peut deviner le résultat.
Quant à l’objectivité et la subjectivité vis-à-vis de soi-même, elle est évidente dans l’inconstance de nos sensations déjà mentionnée. Mais nous y reviendrons.

 Témoins à charge

C’est l’assimilation entre d’un autre côté, ‘objectif’ et ‘vrai’ et de l’autre, ‘subjectif’ et ‘faux’ qui pose problème. Je propose de la revoir sous des angles différents de ceux que nous vivons en tant qu’ostéopathes.

Prenons tout d’abord l’aspect ‘légal’ de cette question, celui retenu par les tribunaux. Convoquons donc nos perceptions à un Tribunal chargé de recueillir des témoignages à propos du Réel, et en particulier à propos de ce que les ostéopathes affirment sentir. Considérée sous ce point de vue, l’objectivité est cruciale, car on veut savoir ce qui se passe réellement sous les mains, et non les racontars des uns et des autres. On appelle cela : chercher des témoins fiables. A-t-on des témoins sérieux à propos des subluxations intervertébrales ou du mouvement respiratoire primaire ? Qui doit-on considérer comme sérieux ou légitime pour parler d’un éventuel mouvement rythmique de la boîte crânienne ou de l’existence de ‘restrictions de mobilité’ entre les vertèbres ? Tel ou tel personnage historique ? Tel ou tel article scientifique ? Faire un sondage parmi les ostéopathes ? Comment procéder dans une telle enquête ?

On quittera un instant le domaine médical, pour parler légalité et témoignage en général. La Bible dit : ‘‘sur les dires de deux ou trois témoins, une chose tient debout’’ (Dt, 19:15). Autrement dit, on ne peut rien affirmer, à propos, de l’existence ou non d’un évènement extérieur si l’on n’a pas au moins deux témoins, et préférablement trois.

Le Droit Talmudique commente, à propos de ce verset, que lorsqu’un seul témoin se présente pour accuser quelqu’un d’un méfait quelconque, on ne l’écoute que d’une oreille. Si deux témoins rapportent le même fait, la chose mérite qu’on s’y intéresse. Mais il faudra vérifier s’il existe un quelconque lien entre les témoins (familial, économique ou autre). L’existence d’un tel lien invaliderait le témoignage. En d’autres termes, un seul témoin n’est pas écouté car il peut ‘délirer’, ‘inventer’. C’est du ‘subjectif’ pur.

Un second témoin intervient. On vérifie la présence éventuelle d’une collusion avec le premier, et si elle est avérée, il s’agit peut-être d’un ‘faux témoignage prémédité’ ou, plus simplement, d’un ‘délire à deux’.

Par contre, deux témoins indépendants qui rapportent le même évènement, constituent une objectivité. Autrement dit, deux subjectivités – sans collusion préalable - qui s’accordent aboutissent à une objectivité, ou en tous les cas à un fort potentiel d’objectivité [1]. On peut donc créer de l’objectif avec du subjectif. Une des conséquences amusantes de ce principe est que, toujours selon le droit talmudique, une personne ne peut venir et s’accuser lui-même de quelque chose, sans qu’il y eût confirmation extérieure. Cela reste du subjectif.

 La fréquence non nulle des corbeaux blancs

Passons à la science. Peut-on définir une différence d’essence entre le subjectif et l’objectif ? Est-ce que l’objectif relève d’une dimension différente du subjectif ? En réalité, non. L’objectif, c’est tout simplement lorsqu’un maximum de subjectif s’est accordé. Nous appréhendons le monde de manière subjective, à travers nos sens. Je vois un corbeau noir. J’en vois un autre. Mes amis également. Dans les livres parlant de contrées lointaines, on parle de corbeaux noirs. Peut-on dire pour autant que la noirceur du corbeau est un phénomène objectif ? Non. Il se peut très bien que des corbeaux blancs existent ou pourraient exister à un moment, dans un autre lieu, ou ont existé dans le passé. Mais aucune subjectivité ne les rapporte. On déclare alors le corbeau un oiseau noir. L’objectif, c’est donc toujours des subjectivités qui s’accordent. Il n’existe pas de différence d’essence entre les deux. L’objectivité est faite de subjectivités. Le sentiment que je pèse lourd devient, traduit en formules mathématiques, la gravité. La gravité n’est pas cependant ‘objective’ et radicalement différente de ma sensation de peser. Les Lois de Newton sont du subjectif vécu sur toute la Terre, mis en formule. Des cas exceptionnels – chutes phénoménales sans conséquences graves – viennent nous rappeler son côté subjectif. On ne ‘tombe’ pas tous de la même manière…

 Subjectif pour un, et objectif pour tous !

La science cherche ainsi ce qui fait l’accord du plus grand nombre de subjectivités, et déclare cela ‘objectif’. Jusqu’à ce que d’autres remettent en question cet accord.

Prenons un cas célèbre : la relation entre la Terre et le Soleil. Notre astre tourne autour de la Terre avec l’accord de toutes les subjectivités humaines, ce qui rendit cette rotation solaire le fait le plus objectif qui puisse être. Petit à petit, on remit en question la validité de cet accord.

Appliquons ces notions à l’ostéopathie, en particulier celle qui ‘écoute les tissus’. L’existence de mouvements dits ‘involontaires’ qui soulèvent ou déforment les tissus périodiquement est ‘subjective’. Gageons qu’elle le restera longtemps, voire toujours. Ce que l’on peut dire, pour le moment, est qu’un certain nombre de personnes s’accordent sur son existence, ce qui lui confère une objectivité potentielle, mais qui peut toujours être remise en question. En ostéopathie structurelle, l’existence de ‘restrictions de la mobilité’ est également subjective, mais avec un nombre assez grand de personnes qui rapportent l’avoir ressentie, pour être potentiellement ‘objective’.

Cette objectivité potentielle, cependant, ne vaut qu’à un certain niveau. Elle vaut plus à l’échelle individuelle que collective. Des individus rapportent sentir un gonflement/dégonflement périodique des tissus, différent de la pulsation cardiaque ou respiratoire. Il y a accord entre eux sur l’existence de rythmes plus lents que le rythme cardiaque, mais pas d’accord quand plusieurs praticiens tentent de recueillir les données sur les tissus d’une même personne. C’est ce que nous appellerons un accord de principe et non un accord technique. On est d’accord, entre nous, que ‘quelque chose’ gonfle et dégonfle les tissus. Pas sur quand et comment, mais juste sur le principe. L’objectivité se limite à l’expérience individuelle, comme nous le verrons, mais pas à l’expérience collective. C’est ce qui fait qu’il ne faut, en aucune manière, traiter ces expériences comme ‘subjectives’ et ‘fausses’. Rappelons que le subjectif est la brique de ‘Lego’ élémentaire de l’objectif. Chaque ostéopathe qui sent possède sa ‘brique’ propre. Mais il ne peut construire d’édifice avec le ‘Lego’ des autres, ou alors un ‘édifice de principe’, qu’on appelle autrement, en science, une théorie.
On a donc en ostéopathie une expérience subjective individuelle qui alimente une théorie collective. Il n’y a rien d’illégitime ou de faux dans cette démarche. Aucune ‘preuve scientifique’ du contraire ne peut l’invalider, car une telle preuve irait contre l’expérience subjective des individus, ce qu’aucune science ne peut faire. La liberté de sentir, de percevoir et de partager ce ressenti, est une des libertés fondamentales !
La seule condition pour que la science invalide une expérience individuelle serait la preuve qu’il y a eu ‘mauvaise foi’ (et donc manipulation délibérée, triche, etc.).

La présence d’une ‘mauvaise foi’ peut transformer le ‘subjectif’ en équivalent de ‘faux’ et l’objectif, en égal à ‘vrai’. Mais ce ne doit pas être le cas chez nous. Il faut savoir que lorsqu’on laisse l’équivalence entre ‘subjectif’ et ‘faux’ s’installer, surtout dans l’esprit de l’étudiant, on sous-entend qu’il y a mauvaise foi, ce qui est tout à fait regrettable et…faux ! De plus, dans le cas de la profession ostéopathique, qui existe depuis 140 années, supposer que tous les praticiens qui l’ont exercée, sur les cinq continents, étaient tous de mauvaise foi, et donc dans le faux, est assez improbable. Mais pourquoi pas ? Là où, par contre, la chose devient irrecevable, est lorsqu’on me condamne et juge comme étant de mauvaise foi et propagateur de mensonges. Certes, que sais-je de la bonne foi et du souci de vérité des autres ? Là encore, je ne peux parler que de la mienne. Et je trouverai tout à fait insultant qu’on me traite ainsi. Je suis sûr que bien d’autres ostéopathes auraient la même réaction. Nous sommes de bonne foi, de mon point de vue, car, ressentant ma bonne foi, je la suppose chez bien des autres, et, en tous les cas, ceux que j’ai admirés dans le passé.

 Le témoignage de nos sens

L'animal dans l'Antiquité

Reprenons, à présent, la notion de témoignage sur le Réel évoquée plus haut, et appliquons à la physiologie de la perception. Rappelons l’idée : deux témoins, non reliés, qui rapportent le même fait, dans les mêmes détails, laissent penser que le fait s’est réellement produit.
Aristote fait une analyse [2] de nos perceptions qui traite nos cinq sens comme autant de témoignages à propos du Réel. Sont-ils des témoins fidèles et dignes de foi ? On pourrait dire que non, puisque ce sont cinq témoins reliés par le fait qu’ils appartiennent à une seule et même personne. En réalité, non.
Nous avons vu que dans une enquête légale, les deux témoins, même fiables, appartiennent à la même espèce : ce sont des humains. On ne les invalide pas pour autant. Tout ce qu’on demande est qu’il n’y ait pas ‘collusion’ entre eux. Il en va de même pour nos cinq sens. C’est vrai qu’ils appartiennent à une seule et même personne, mais ils sont radicalement différents les uns des autres. Le témoignage de chacun de nos sens peut donc être accepté. Il suffit simplement que deux ou plus de nos sens rapportent les mêmes détails à propos du Réel. On pourra les croire… ! Voyons si c’est le cas, mais d’abord, rappelons l’identité de ces témoins.
Le sens de l’audition décrypte les sons, et possède son propre système pour le faire. Le sens du goût déchiffre les saveurs et le fait grâce à des récepteurs répartis sur la langue. Le sens de l’odorat détecte les odeurs à partir du nez. Le toucher nous décrit les textures et d’autres caractéristiques surtout à partir de nos doigts. La vision nous donne les couleurs, que les yeux reçoivent.

A priori, chacun de nos sens dit quelque chose de purement ‘subjectif’ à propos du réel, car chacun témoigne de manière différente des quatre autres. Il n’y a pas ‘deux ou trois’ témoins qui viennent rapporter que la Réalité est comme ceci ou comme cela. On n’obtiendra pas une image unifiée d’un radis avec l’œil, l’odorat et l’audition. Le goût, informé par notre témoin appelé Langue, ne permet pas de décider si l’amertume de quelque chose appartient à l’objet goûté ou est une réaction subjective de notre langue à l’objet en question. De plus, d’autres êtres, doués de langue ou de nez, considèreraient cette amertume comme un délice alors que pour nous, elle est abominable. Qui a raison ? Qui rapporte le vrai témoignage au sujet du Réel ? La bonne foi de nos sens n’est pas à remettre en cause. On n’aura pas à dire que la perception - ‘amère’ pour l’un et ‘douce’ pour l’autre -, de la langue est ‘fausse’, ce serait clairement stupide. C’est, cependant, une subjectivité unique. On ne peut la construire en une objectivité. Le radis est piquant, selon moi.

Il en va de même avec les autres sens. Qui sait si la perception du rouge d’une rose appartient à la rose elle-même ou à la configuration de nos yeux ? D’autres animaux voient vert ce que nous voyons rouge. Là encore, qui a raison ? Le toucher, l’odeur, le son nous rapportent ainsi, chacun, leur témoignage unique. On ne peut construire de témoignage objectif avec leurs données. Il ne reste plus qu’à affirmer que le monde nous apparaît de manière ‘personnelle’, propre à chaque espèce, voire chaque individu, et qu’on ne peut rien connaître sur ce que sont réellement les choses.

 Deux témoins de dernière minute

Ne classons pas le dossier cependant. Un double témoignage nous a échappé. Deux de nos sens agissent comme deux témoins à la fois indépendants et d’accord sur ce qu’ils ont perçu. Et donc, ils nous laissent supposer que ce qu’ils rapportent est digne du titre ‘d‘objectif’. Il s’agit du toucher et de la vision. À l’inverse de l’audition, du goût ou de l’odorat, ces deux sens rapportent, chacun, plus qu’un type d’information à propos du Réel. Le toucher nous informe de la température mais aussi sur la densité des objets ou leur nombre. La vision nous décrit les couleurs mais aussi perçoit le mouvement ou la taille. Disons que le toucher et la vision sont des sens ‘multicartes’ !
En dressant le tableau des informations que le toucher et la vision nous transmettent, on s’aperçoit que, parmi elles, nos yeux et notre peau sont d’accord à propos de cinq qualités. Pour d’autres, ils s’ignorent. Le toucher ne peut corroborer la couleur, par exemple [3]. Et les yeux ne peuvent affirmer si quelque chose est chaud ou froid. Au titre de la température et de la couleur, toucher et vision ne peuvent être appelés à la barre des témoins. Par contre, en voyant ou touchant un ou des objets, nos deux sens vont être entièrement d’accord à propos de leur

1. Nombre
2. Densité
3. Texture
4. Forme
5. Mouvement ou Repos

 Cet accord est remarquable.

Prenons trois sphères posées sur une table, et appelons, tour à tour, la vision et le toucher à la barre des témoins. Les yeux fermés, je peux sentir, avec le toucher, que je suis face à trois boules. Les yeux ouverts confirment ce nombre. Les yeux fermés, je peux sentir si les boules sont liquides ou solides, molles ou dures. Chose que mon regard confirmera. Les yeux fermés, je peux palper que ces objets ont une forme sphérique et comparer leur taille. Un jugement confirmé par la vue. Doux ou rugueux sont des textures que mes yeux et mon toucher peuvent sentir. Finalement, je peux voir que les boules sont au repos ou bougent, et cela, je peux également le confirmer avec le palper.
Cela fait deux témoins appelés à la barre à propos d’un même objet (ou groupe d’objets), et qui rapportent cinq fois les mêmes faits. Or le toucher et la vue n’ont rien de commun, il n’y a aucune ‘collusion’. La vue dépend de la lumière, de la réactivité à des photons, alors que le toucher dépend de récepteurs cutanés qui réagissent à la déformation.
On peut affirmer alors que la plus forte objectivité à propos du réel concerne ces cinq caractéristiques : le nombre, la densité, la texture, le mouvement, la forme. Ce sont les seuls éléments pour lesquels deux de nos sens sont d’accord. En dehors de ces faits, rien n’est sûr. Les chevaux voient de telle couleur ce que nous voyons avec une autre. Les chiens entendent des sons que nous n’entendons pas, et sentent des odeurs dont nous n’avons pas la moindre idée etc.
Or, ces cinq qualités que nous venons de voir sont précisément les qualités avec lesquelles l’ostéopathe travaille. Il détermine un nombre (tel numéro de vertèbre), considère une forme, apprécie une texture et une densité, et évalue le mouvement, qualitativement et quantitativement.
Tout cela, il le fait avec son toucher et son regard. L’ostéopathe travaille avec ses mains et ses yeux ouverts, avec pour résultat le témoignage très puissant sur le réel que nous avons évoqué. Mais il peut aussi travailler avec les mains et les yeux ‘fermés’, recourant alors à un sens du regard que, dans notre jargon, nous appelons la ‘visualisation’, sorte de regard sans lumière mais qui nous donnerait la possibilité de ‘regarder’ à l’intérieur du corps, ou mieux, de regarder les ‘objets’ du corps (organes, muscles, os etc.) en trois dimensions, ce que le regard ‘normal’ ne peut faire.

 Les ostéopathes sont des interprètes

Nous avons donc une addition de subjectivités en nous-mêmes qui réalise une description ‘objective’ du monde en termes de nombre, forme, texture, densité, mouvement. À l’ostéopathe de traduire en ces cinq termes toute l’anatomie et la physiologie. Tout ce qui dépasse ce cadre n’est pas ‘faux’ mais subjectif, au sens où il s’agit d’une version ‘unique’ des faits, non corroborée. 
Lorsque les ostéopathes décrivent, sous les mains, un rythme de gonflement/dégonflement, une ‘fonte tissulaire’ comme lors du still point, des dérives tissulaires d’un point à un autre, une déformation de l’os sous les mains, ils rapportent des informations très objectivées. Tout cela revient à parler du nombre, de la densité, de la forme dans les tissus. Ils restent dans un domaine où le témoignage sur le réel qu’ils perçoivent est entièrement légitime. Ils ne vont pas au-delà de ce qu’ils peuvent dire. Même si quelques uns le font, les ostéopathes ne parlent pas, en général, des couleurs, des sons, de la température ou des odeurs des lésions. C’est leur droit de le faire, mais ce sont des informations difficiles à partager. En se cantonnant aux cinq qualités ci-dessus, nous sommes fiables vis-à-vis de nous-mêmes, et donc aptes à partager avec d’autres, prêts et intéressés à être fiables vis-à-vis d’eux-mêmes, et non vis-à-vis des autres. Demander une fiabilité entre praticiens, autre que de principe, ressort, je crois, de la tyrannie. Chacun peut se féliciter que d’autres praticiens tentent d’être fiables par rapport à des principes et à une éthique communes, mais il est nécessaire que cette fiabilité partagée ne perturbe en aucune manière la créativité et l’unicité des uns et des autres.

 Un péché occasionnel

Je me permets, à ce point, d’évoquer un autre ‘mélange’ d’émotions typique de l’ostéopathe. Là encore, je parlerai de moi. Sachant, que rien ne me distingue des autres dans ce discours : je crois être tout à fait représentatif d’une ‘sorte assez fréquente’ d’homo osteopaticus.
Ce mélange est composé de bonne foi et de persuasion. Personne ne peut me convaincre que j’agis, en général, de mauvaise foi quand je pose les mains sur mes patients. C’est vrai qu’à certains moments, et sur certains patients, une mauvaise foi s’est manifestée. Errare humanum est. Il m’est arrivé de traiter les ‘riches’ en faisant des ronds-de jambe plus que pour les ‘pauvres’, les jolies filles plus longtemps que les disgracieuses, et les ‘cas intéressants’ avec plus de créativité que le lombago classique. C’étaient là des exceptions. Dans le quotidien du cabinet, les principes étaient bien ancrés. Par contre, je comprends qu’une institution ou un individu nous traite de charlatan, de manipulateur, de personnage louche en quête de pouvoir ou d’argent, puisqu’on entend dire que certains individus se comportent ainsi de manière systématique. 

 La foi du charbonnier

Dans les années 70 du siècle dernier, nous étions tous accusés d’être des charlatans, des gens en quête d’argent facile, totalement dépourvus de science. Devenir médecin en plus d’ostéopathe fut, pour moi, un soulagement. Enfin, on voulut bien m’écouter. On me prêtait tout d’un coup une ‘bonne foi’…
Mais je n’ai jamais cessé de sentir mon honnêteté de fond, même dans mes moments de perception les plus ‘fous’. Aucun article de presse, aucune méta-analyse, ou aucune recherche sur l’origine sociale et les motivations des ostéopathes, ne va me convaincre que je suis fondamentalement pervers dans ce que je raconte. Un peu, parfois, peut-être, mais pas pour l’essentiel.

L’autre élément est la persuasion. C’est une autre clef de la subjectivité. Je suis intimement persuadé du fait que je sens ‘des choses’ sur les patients ou sur moi-même. Cela fait partie de l’expérience de l’ostéopathe. Il m’arrive de lire des articles très détaillés sur le crânio-sacré, montrant à quel point le mouvement des os du crâne est impossible ou à quel point le désaccord est grand entre des ostéopathes qui palpent un même patient. Ces articles sont bien écrits et font passer au crible de l’objectivité, la subjectivité des ostéopathes. Leurs résultats sont tout à fait convaincants et j’en respecte les conclusions. On pourrait pourtant me montrer une IRM fonctionnelle ultra-sensible qui me prouverait qu’aucun soulèvement périodique des sutures crâniennes n’a lieu, confirmée, dans une autre revue, par des études histologiques très fines. Cela n’enlèverait pas un iota à ma persuasion d’avoir senti avec une clarté hors de tout doute subjectif un mouvement des os pariétaux ou des frontaux. Ma bonne foi associée à ma persuasion m’ont laissé avec une foi inébranlable en ces expériences. Ce qu’on appelle la foi du charbonnier.

 Une fois n’est pas coutume, mais cela suffit

Curieusement, pour certaines sensations, je n’ai qu’une ou deux références subjectives dans mon passé. Autrement dit, je n’ai perçu certaines sensations qu’une ou deux fois. Mais cela suffit. J’ai, par exemple, ressenti une seule fois – c’était il y a bien longtemps – le mouvement des hémisphères cérébraux comme le décrit Sutherland.
Une contraction magnifique, claire, puissante, avec enroulement et déroulement sur le mode de la ‘corne de bélier’. Je ne l’ai senti qu’une seule fois. Je n’étais sous l’emprise d’aucune drogue, ni dans un état psychotique particulier. Mais cette expérience me guide depuis. Je sais que cela existe sous mes mains et je tente de le revivre, à un degré moindre. Ce mélange de bonne foi et de persuasion ne me quitte plus. Là encore, aucun article et aucune recherche, avec ses outils ‘objectifs’ ne va faire plier ma subjectivité, et me dire que j’étais ‘fou’, en pleine ‘crise mystique’, que c’était ‘faux’ etc. Il en va de même pour d’autres sensations que j’évoquerai plus loin.
Ces expériences, parfois uniques, ont fait appel à ces témoins qui sont mon regard et mon toucher. Ces deux sens m’ont appris à sentir la forme, la densité, le nombre, la texture et le mouvement varier ensemble ; mon regard et ma main ont perçu en même temps, chacun à sa manière, la rotation externe du tibia. Cette confirmation a valeur d’objectivité interne. Peu lui importe les objectivités externes, fondées sur des instruments de mesure qui ne peuvent détecter, comme mon regard et mon toucher, la forme, la densité, la texture, le mouvement et le nombre en même temps, et de deux points de vue différents, celui de la peau et celui de la vision. Aucune machine au monde ne sait faire cela, ne peut témoigner avec un tel niveau de complexité. Une IRM fonctionnelle montre les variations de deux valeurs. Une étude histologique également. Rien n’égale le double témoignage sur le Réel que m’offre l’association de mon regard et de mon toucher. La variabilité évaluée est phénoménale de sensibilité. Une IRM ou une échographie, comparées à notre ‘main-regard’, relèvent de la patte d’éléphant posée sur un poignet de bébé pour compter le pouls.

 Je ne dis vrai qu’à moi-même

Le degré d’objectivité de notre subjectivité est donc très important, entraînant, chez l’ostéopathe, un taux de persuasion très élevé, même si les expériences qu’il vit ne sont qu’occasionnelles, varient avec les jours, les patients, l’humeur, la hauteur du découvert bancaire, et la qualité des relations conjugales et parentales. Il est évident que tout ce qui fait varier la subjectivité modifiera la perception ostéopathique. J’ai, comme beaucoup d’autres, nombre d’histoires, souvent drôles, sur cette variabilité. Mais aucune étude ‘objective’ ou ‘théorique’ ou ‘psychologique’ ne peut remettre en question mon noyau de croyance, me dire que j’avais ‘tort’ de sentir ce que j’ai senti, et que, par conséquent, je ‘devrai arrêter de percevoir’. 
On pourrait me dire que mes interprétations anatomo-physiologiques sont fausses, mais, certainement pas, m’obliger à me traiter moi-même d’incompétent sensoriel et de tricheur. 
Notre objectivité est donc très forte du point de vue de l’ostéopathe individuel.
Par contre, elle retombe à une valeur faible quand on compare deux - ou plus - ostéopathes. Le témoignage ‘main-regard’ de l’un ne peut être calqué sur l’autre. Deux ostéopathes peuvent échanger sur le fait que les tissus connaissent des rythmes divers, mais non ‘copier’ leurs sensations. Tenter le copier-coller des sensations peut relever de l’abus. Rappelons-le : notre objectivité est forte en notre for intérieur, mais pas à l’extérieur. Entre ostéopathes, elle est juste de principe. Nos expériences personnelles nous permettent de dégager des principes théoriques que nous pouvons partager à plusieurs.

 C’est renversant d’être soi

Cette discussion initiale va me permettre, dans une seconde partie, de proposer un renversement entre subjectif et objectif. Beaucoup d’articles ostéopathiques – y compris les miens dans le passé – tentent de chercher dans la littérature ce qui peut expliquer nos sensations. Je crois que le temps est venu de faire l’inverse. Sachant que nos certitudes ne peuvent provenir que de notre subjectivité, il faut d’abord que nous définissions bien ce qu’il y a de commun dans les perceptions des uns et des autres. Soyons collégialement subjectifs.
On peut tout à fait respecter qu’un ostéopathe écrive qu’il sent un mouvement en ‘spirale’, de ‘couleur blanche’ dans telle pathologie ou telle articulation. C’est sa subjectivité, et s’il en est persuadé, qu’il l’a vécu, nous respectons. Mais c’est une information peu rapportée par les autres, que nous mettrons sur le côté. Par contre, nous pouvons discuter de ce que nous sentons, les ‘bons jours’, sur les ‘bons patients’ et qui nous a laissé un sentiment de certitude. Sur la base de ces sensations, voyons ce que la physiologie peut dire pour ‘expliquer’ ces choses. Ne faisons pas plier nos sensations aux études échographiques et aux scanners.

Soyons fiers de dire ce que nous sentons le plus souvent et cherchons ce que les échographies ont pu montrer à ce jour qui y ressemble. Et si aucune échographie ou IRM ne l’a montré, aucun souci, car ces machines ne sont pas faites pour sentir ce que nous sentons, comme nous le sentons, avec notre ‘main-regard’ à cinq entrées… Nous verrons à quel point elles sont très loin d’atteindre la subtilité de nos perceptions.
Ayant bien précisé notre subjectivité, il sera également intéressant d’ouvrir un nouveau dossier : qu’est ce qui fait que je sens mieux sur certains que d’autres, à certains moments, dans certaines pathologies etc. ? En fonction de quoi notre subjectivité varie ? Dossier passionnant…
Dans la seconde partie de cet article, je me proposerai d’analyser le couple ‘subjectif-objectif’ de manière différente. Le subjectif d’abord. L’objectif ensuite, mais de manière optionnelle uniquement. Nos seules certitudes sont subjectives, toute explication ‘objective’ ne peut être qu’une proposition en fonction de ce qui est dit dans la littérature.
Ayant posé ce principe, il me semble utile, également, de montrer que ces perceptions ‘subjectives’ ne sont pas nées avec l’ostéopathie. Elles s’inscrivent dans la très riche histoire de la médecine. D’autres ont parlé de ces mobilités et motilités bien avant Still ou Sutherland. Cela ne doit pas nous décevoir, mais, au contraire, nous renforcer. Cela nous montre que nous ne sommes pas seuls. Des auteurs, célèbres en leur temps, ont partagé leur subjectivité, leurs certitudes à propos des tissus vivants. Eux aussi ont tenté d’ancrer ces expériences subjectives dans des explications objectives, faisant ainsi, je n’en doute pas, le lit de la réflexion et de la pratique ostéopathique moderne.

Notes

  [1] Un potentiel seulement car on n’oublie pas la possibilité d’une illusion commune, mais à la différence de la collusion entre deux témoins de la même famille, cette illusion sera de bonne foi.
[2] De Anima ? II, 6 . Rapportés, avec l’opinion de Platon, dans L’animal dans l’Antiquité - Barbara Cassin, Jean-Louis Labarrière et Gilbert Romeyer Dherbey. Vrin Ed. 1997, pp 359 et seq.
[3] A titre exceptionnel, on sait que certains (aveugles en particulier) auraient la faculté de ‘lire’ les couleurs avec leurs doigts. Peut-être en percevant, de manière très fine, les différences de longueur d’onde, et donc de chaleur, des différentes couleurs.

1ère publication, Site de l’Ostéopathie le 04-09-2015



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